jeudi 17 août 2017

So British !


http://www.itv.com/downtonabbey/


La série Downton Abbey me rappelle le livre de Kazuo ISHIGURO, The Remains of the Day. Elle décrit un monde fait de conventions, auxquelles certains adhèrent par sécurité et que d'autres acceptent par intérêt... Comment il se transforme, sous l'effet des passions, des projets, des idées ; et des forces de l'Histoire.

Upstairs et Downstairs, ainsi que sont désignés les aristocrates et leur personnel, sont les deux faces d'une même pièce. Escaliers symboles d'une position des individus ; comme dans les films de Douglas SIRK, la position de chacun sur les 39 marches (ou plus), est révélatrice d'une part de leur destin.

Hégélienne dialectique du maître et de l'esclave. Qui a besoin de l'autre pour vivre ? Qui en sait le plus sur l'autre ? Qui prend le pouvoir sur l'autre... et qui vient au secours de l'autre ? Intrigues des maîtres et des valets se répondent et parfois se confondent.

Les êtres humains naissent libres et égaux en droits et en dignité ; également pourvu d'intelligence, quelle que soit la naissance. Leur organisation en groupe ou en société décide ensuite d'une hiérarchie : au-dessus ou en-dessous...


Les personnalités et intelligences ne connaissent pas les barrières créées par l'ordre établi Robert CRAWLEY, comte de Grantham et Charles CARSON, le majordome de Downton Abbey, sont au fond égaux. Chacun à la tête d'une petite société, ils en maintiennent la cohésion avec leur sens du devoir et de la tradition ; et recherchent tous deux une forme de justice et de morale sans laquelle ce monde s'écroulerait... Nous sommes à l'aube des révolutions ; celles que la première guerre mondiale va porter pour le reste du siècle ; celles des mouvements socialistes et féministes.

La série fait ainsi la part belle aux femmes, de différentes générations ou conditions.

Lady Grantham (ou Cora CRAWLEY) communique sa lumière et sa chaleur dans les froids couloirs et les obscurs recoins de Downton Abbey. Une forme de décontraction américaine qui adoucit la raideur des conventions britanniques. Femme aimante, mère attentive et protectrice. Conciliante autant que ferme lorsqu'il s'agit de protéger les siens ou ses décisions ; et qui sait alors comment agir et quoi dire dans les moments clefs pour se faire respecter.

Mary, impétueuse et forte ; rebelle et tragique ; femme de tête... et de coeur, lorsqu'elle admet sa vulnérabilité. Elle est, des trois filles de Lord et Lady Grantham, la préférée du majordome Charles, qui oublie avec elle les astreintes du devoir, de la partialité et des convenances ("Après-tout, nous avons tous nos préférences..." confesse-t-il à Elsie, la gouvernante, son double féminin ; un grand-père de substitution, aussi fait d'amour et de compassion). Mary a confiance en elle-même, en son pouvoir, en ses charmes... et vit le conflit intérieur de ceux qui ont du mal à écouter leur coeur, tout en agissant avec détermination.

Edith, tour-à-tour ange et démon. En quête d'une simplicité que ne lui permet pas de vivre le monde auquel elle appartient. Lorsqu'elle contribue aux travaux de la ferme voisine, conduisant un tracteur et partageant une bière bue au goulot. Démon : capable de dénoncer un intime secret pour nuire à sa soeur Mary. Force et fragilité la composent — comme ses soeurs, comme nous tous.  

Violet CRAWLEY à qui l'actrice Maggie SMITH donne vie... in such a British way! Mère de Lord Grantham, calculatrice quand il s'agit de garder son titre et ses biens ("Nous sommes plus que des amies," dit-elle à Cora, "Nous sommes des alliées : c'est plus efficace..."). Pour elle, le coeur ne sert qu'à pomper le sang... Et elle peut aussi dans certains moments en faire un autre usage — renoncer par exemple généreusement au premier prix du concours de roses de Downton, qui lui revient traditionnellement ; attribution généreuse d'un jury qui ne s'embarrasse pas de considérations de qualité... si ce n'est sociale !


Isobel CRAWLEY n'a pas grandi sous les ors de Downton Abbey, mais s'adapte rapidement aux us et coutumes de sa lointaine famille... sans changer qui elle est au fond. Sens de la justice et de l'action : elle est de toutes les batailles, dont celle de l'arrière-front. Elle organise les soins pour les hommes meurtris pas la stupidité des stratèges de la Grande Guerre. Elle sait ce qu'elle veut, fait ce qu'elle peut... et se confronte finement à l'autorité établie, qu'elle contribue aussi à changer avec énergie et détermination.

Sarah O'BRIEN, intrigante femme de chambre de Lady Grantham ; capable du pire pour sauver sa place, comme laisser littéralement glisser sa maîtresse sur un savon... et provoquer un accident fatal. Alliée de Thomas, personnalité trouble et troublée, elle est le contre-point des personnages féminins positifs... Et comme tous, elle possède sa complexité, ses blessures, qui se devinent petit-à-petit.

Anna, première femme de chambre : sensible, douce et profonde. Aussi belle de l'intérieur que de l'extérieur. Idéaliste comme Lady Sybil, la cadette des Grantham qui bouscule l'ordre établi. Par ses aspirations, dont celle de dépasser les conventions sociales : parce qu'elles ne lui semblent ni justes, ni sources d'épanouissement. Elle s'engage dans la conquête des droits, précurseure d'un féminisme que les circonstances de la guerre vont rendre pensable et possible ; et le décline en action. Le chemin d'Anna et de Lady Sybil se fait avec mal et bon heurs. Elles sont toutes deux touchantes : leur foi inébranlable en leurs rêves qu'elles préfèrent vivre et pour lesquels elles se battent... avec la patience des personnalités qui croient en elles.
 
L'interprétation et l'écriture de cette série me plaisent : elle est exploitée ici à fond... pour nous prendre d'affection aux personnages, auxquels un casting brillant donne vie de façon remarquable. D'en suivre les évolutions ; les choix ; les combats et les renoncements. Depuis 6FU, je n'avais pas repris goût à ce format... Yes, indeed, My Lady, quite so !

mercredi 16 août 2017

Neptunus Favet Eunti



Fluctuat Nec Mergitur 

Et si nous nous prenions une pause en bord de Loire ? Contempler le temps qui passe, comme s'écoule le fleuve sous nos yeux. Aux saisons intermédiaires, il peut être tumultueux ou capricieux, fait de remous, de creux et de bosses : d'une circulation plus ou moins hiératique. Près de l'estuaire, il se fait plus tranquille ; et connaît va-et-vient influencé par les phases de la lune.

La vitesse de l'écoulement varie plus ou moins fortement dans le temps : il suffit de fixer son attention sur un point et de regarder le flux d'eau évoluer. Est-il paisible et régulier ? On dit alors en langage physique qu'il est stationnaire. Est-il changeant, alternant les moments de fort et de faible débits ? on le qualifie alors d'instationnaire et comme le langage est complexe, on peut le dire plus ou moins fortement instationnaire, sans lui donner pour l'instant de signification mathématique. La vitesse (ou le débit) de l'écoulement varie dans le temps ; il varie aussi dans l'espace : portons notre attention sur un autre endroit du fleuve, il a y de fortes chances que l'écoulement ne présente pas les mêmes caractéristiques !


Soyons bons avec le fleuve et offrons-lui quelques pétales de fleur, même s'il n'est pas le Gange. Il les emporte avec lui au grès des variations de son débit autant en emporte le vent aussi, qui met en mouvement un fluide plus léger.. comme l'air ! Pétales, feuilles ou pollen : des corps physiques de taille variable, emportés par la vitesse du fluide. On parle d'advection. Et puis trinquons aussi avec la Loire : vidons les restes de notre de verre de Chinon dans le fleuve apaisé et (presque) immobile. Le nectar pourpre se marie avec l'eau, doucement pour se confondre totalement avec lui. On appelle ce mécanisme la diffusion. Diffusion et advection se combinent pour devenir convection. Une pierre sur le cours d'eau contraint son passage. Cette présence n'est pas anodine : elle est source de modification de l'écoulement.

Equations de conservation

Les physiciens des fluides utilisent une équation qui décrit ces phénomènes physiques. Pour une grandeur caractéristique de l'écoulement (la vitesse de l'eau ou de l'air, la concentration d'une espèce chimique, la température, etc.) que l'on choisit de désigner par la lettre 𝜓, on écrit une équation qui traduit le principe de conservation de cette quantité :
∂(𝜌𝜓)/∂t + ∂(𝜌v 𝜓)/∂x =𝜮+ ∂(𝛤∂𝜓/∂x)/∂x

Chacun des termes représente un effet décrit précédemment :
  • ∂(𝜌𝜓)/∂t décrit le caractère instationnaire de l'écoulement, les fluctuations de la quantité 𝜓 dans le temps ;
  • ∂(𝜌v 𝜓)/∂x décrit l'advection de la quantité par l'écoulement, qui possède la vitesse v ;
  • ∂(𝛤∂𝜓/∂x)/∂x décrit la diffusion de la quantité 𝜓 dans l'écoulement ;
  • 𝜮 représente toutes les sources extérieures à l'écoulement et qui en modifient sa dynamique.
Les équations portent sur des grandeurs physiques mesurables (comme la vitesse, la température ou la concentration d'une espèce réactive) et mettent aussi en jeu des caractéristiques du fluide. Dans l'équation de conservation apparaissent ainsi :
  • la masse volumique du fluide (désignant la masse de matière contenu dans un volume donné), qui est notée 𝜌 ;
  • le coefficient de diffusion de la quantité 𝜓 (indiquant la propension de cette quantité à se mêler au fluide), qui est noté 𝛤 .

∂𝜓/∂* représente une opération mathématique particulière ; comme le signe + dans Roméo + Juliette indique l'addition de Roméo et de Juliette, ou / dans Roméo/Juliette leur division, celui-ci indique une opération de dérivée de la fonction 𝜓 par rapport  à la variable * dont elle dépend. Dériver, qu'est ce que cela signifie lorsque l'on n'est pas marin ? Un exemple : en calculant la vitesse moyenne du train qui parcourt les cinq cents quatre-vingt kilomètres de la ligne Paris-Bordeaux en deux heures, nous effectuons sans le savoir une opération de dérivation de la distance par rapport au temps. Il s'agit du rapport entre les deux grandeurs (580 km et 2 h), soit 290 km/h ; pour être plus précis, le conducteur consulte le compteur de vitesse, qui réalise cette opération en direct : il lui donne le résultat de la dérivation à chaque instant.

 Katsukicha HOKUSAI "Choshi dans la province de Soshu" (1830)

Pour rendre compte de la dynamique d'un fluide un ensemble de plusieurs équations de conservation est nécessaire. Si c'est l'hydrodynamique d'une embarcation qui nous préoccupe, on écrit la conservation de la masse et de la vitesse. Si l'on s'intéresse à la diffusion d'un polluant dans un fleuve, on ajoute l'équation de conservation de la concentration du composant chimique incriminé. Si c'est le confort thermique d'un habitacle que l'on souhaite améliorer, on utilise l'équation de conservation de l'énergie, avec celles de la dynamique de l'écoulement.

Dans le cas général, il n'est pas possible de trouver une solution analytique aux équations utilisées, c'est-à-dire une formule mathématique plus ou moins complexe, faisant appel à des fonctions dont les valeurs sont connues et accessibles à une calculatrice (plus ou moins performante) ou à une table de calcul (sur papier ou dans une base de données). On utilise une méthode numérique pour trouver une solution dite approchée — en s'assurant que l'on ne commet pas une erreur trop importante par rapport à la solution théorique, qui reste inaccessible ! 

Un sac de billes

Pour certains écoulements, une méthode consiste à utiliser des particules virtuelles qui représentent le fluide, air, huile ou eau — ou d'autres : peinture, ketchup, moutarde, ce que vous voulez ! Prenons  un peu de sable dans notre main (ou des petites billes de métal) et écartons les doigts : le sable ou les billes s'écoulent comme le ferait un peu d'eau ! Grains de sable ou billes n'ont pas les mêmes caractéristiques que l'eau, l'analogie s'arrête là... mais avec l'ordinateur rien d'impossible : on peut créer des billes qui ont des caractéristiques de l'eau ! Chaque bille obéit à une équation de conservation, comme celle écrite plus haut ; écrivons alors toutes ces équations pour toutes ces billes pour avoir une représentation complète de l'écoulement. Pour en calculer une solution, il nous faut décrire comment la quantité 𝜓 varie dans l'espace et dans le temps. Nous pouvons calculer de façon approchée la variation de 𝜓 dans l'espace ou dans le temps, comme nous le faisons avec la vitesse moyenne entre Paris et Bordeaux à bord de la Ligne Grande Vitesse.
Pour une variation de 𝜓 dans l'espace, regardons deux points assez proches, notés xi et xi+1 : la valeur prise par 𝜓 en ces points est notée 𝜓i et 𝜓i+1 ainsi, la variation (la dérivée) de 𝜓 est le rapport des deux quantités 𝜓i et 𝜓i+1 (l'équivalent de la distance parcourue dans le calcul de la vitesse) et xi+1 - xi (l'équivalent du temps de parcours dans le calcul de la vitesse).
Ainsi, (𝜓i+1 - 𝜓i)/(xi+1 - xi) est une approximation de la dérivée de 𝜓 par rapport à x, c'est-à-dire de ∂𝜓/∂x.

En écrivant ces relations pour toutes les billes, nous arrivons à représenter l'équation de conservation pour tout le sac... ce qui prend une forme mathématique plus simple :
𝜓/∂t + A 𝜓 = b
Dans cette équation, 𝜓 est un vecteur : c'est le sac des billes, il contient toutes les valeurs des quantités 𝜓 portées par chaque bille. A est une matrice qui représente les phénomènes de diffusion et d'advection et b est un vecteur qui représente les sources sur l'écoulement. Une matrice est un tableau de nombres ; la matrice qui représente le phénomènes physiques contient des nombres qui sont associés aux billes qui interagissent entre elles, et portent de l'information physique de proche en proche : celle qui est le moteur de la diffusion, de l'advection ou qui est la source de l'écoulement. Lorsque des billes n'interagissent pas, la matrice ne fait aucun lien entre les quantités physiques qu'elles portent et le nombre qui établit leur correspondance dans le tableau est zéro. Une matrice possède des nombres nuls ; en général en grande quantité, ce qui rend son stockage informatique plus facile. Une matrice issue d'une technique numérique prend par exemple l'allure suivante ; les points noirs indiquent la présence d'un nombre différent de zéro ; les points blancs un zéro. La taille du tableau est de plusieurs dizaines milliers de points : elle est le carré du nombre de billes ou de boites de calcul permettant d'obtenir l'équation matricielle précédente.


L'équation précédente est plus écrite pour des valeurs dites discrètes ; alors que l'équation de conservation originelles est dite continue. L'équation discrète se prête à un calcul sur un ordinateur ; pour l'accélérer, on peut utiliser des techniques de calcul parallèle, en affectant la résolution de l'équation pour un groupe de billes à un processeur : cela est très efficace !

Avec cette technique, on peut simuler des écoulements complexes, dans des temps de calcul qui sont acceptables pour les ingénieurs : par exemple, cette simulation du déferlement d'une vague sur une frégate. Le calcul utilise plus de 10 millions billes, nécessite plusieurs milliers de processeurs et prend plusieurs centaines d'heures !

www.hydrocean.fr 

Si les ingénieurs jouent parfois aux billes, c'est peut-être aussi pour retrouver l'esprit des grands dessinateurs !

mardi 15 août 2017

Sainte-Marie



Merci à vous toutes et tous qui avez pensé à cette date, de Tours à Nantes, en passant par Reims, Paris, Toulouse, Cahors, Aurillac, Bordeaux... et Londres !

lundi 14 août 2017

Suspects de convenance

(c) PolyGram, 1995


Selon un rapport du syndicat Solidaires-Finances publiques, et repris par différents journaux, du Monde au Figaro, en passant par La Croix ou Les Echos, les diverses formes d'évasion et de fraude fiscales représenteraient pour la France un manque à gagner annuel compris entre 60 et 80 milliards d'euros, soit 16 à 22 % des recettes fiscales brutes de l'Etat.

L'optimisation fiscale, légale, elle mais dont nous pourrions interroger l'éthique, alors que nous nous entendons dire à longueur de journées, d'années que nous vivons dans un état endetté et qu'il convient de faire des sacrifices représente 40 à 60 milliards, soit 11 à 16 % des recettes brutes de l'Etat.

A titre de comparaison, le déficit de l'assurance chômage en 2015 est estimé à 25 milliards d'euros, celui de l'assurance maladie à 8 milliards d'euros. 


La fraude fiscale, dont la grande partie est imputable à l'évasion fiscale, représente ainsi plus que le déficit de la France en 2016 ; et elle compte pour plus de cent fois le montant des fraudes aux aides sociales, que l'on estime entre 0,25 à 1,5 milliards d'euros (une valeur moyenne de l'ordre de 0,75 milliards peut être adoptée en ordre de grandeur).

Les services de l'état récupèrent 25 milliards de fraude par an — et contrôleraient l'immense majorité des bénéficiaires de prestations sociales, les fonctionnaires servent aussi à cela...

TVA & CO2 : un vivier pour de VRAIS fraudeurs dont certains finissent tout de même devant les tribunaux.

L'état français (comme tous les états, de tout temps ?) est endetté. Non, il est volé. Par certains de ses concitoyens et par d'autres, qui profitent indûment, voire criminellement, d'un système... pour mieux en demander une simplification qui arrangerait leurs intérêts.

Que chacun prenne ses responsabilités : on peut aussi penser, en la regardant différemment, que la crise économique est une fiction.

www.ccfd-terresolidaire.org

dimanche 13 août 2017

A Day in The Life

(c) Jirô TANIGUCHI / Casterman


Qui n'a jamais rêvé de pouvoir revivre son adolescence (son enfance ou une autre partie de sa vie...), avec une conscience d'adulte ? Avec le fantasme de changer ce qui a été, pour en faire quelque chose de meilleur — ou simplement constater que ce qui a été est bien, et que demain le sera aussi.

C'est ce que propose l'auteur de manga Jirô TANIGUCHI avec Quartier Lointain, que j'ai relu récemment.

Hiroshi NAKAHARA, homme mûr proche de la cinquantaine, marié, deux filles, se perd dans les méandres du temps lors d'un voyage professionnel... et d'une bonne cuite au saké ! Il se retrouve dans son corps... âgé de 14 ans, dans la ville où il a grandi. Retrouvant sa famille, remontent aussi les souvenirs et l'inéluctable : celui du départ inexpliqué de son père, homme qui voulait vivre sa vie.

Il reprend les chemins de l'école. Dans sa classe de collège, aux côtés de la jolie Tomoko... qui tombera amoureuse de sa maturité (sans connaître son secret !) ou de Daïsuku, son ami qui deviendra un grand écrivain celui de son histoire ! Dans sa famille, dont il apprendra les histoires cachées : celle de ses parents, intimement mêlées à celles du Japon en guerre.

Un magnifique roman graphique, à l'écriture sensible et au dessin délicat ; au propos universel et spirituel : un jour, une vie. Vivre nos choix — pouvoir du libre-arbitre. Une lecture qui m'a bouleversé comme la première fois...


Jirô TANIGUCHI — "Quartier Lointain" (Casterman, 2006)
The BEATLES — "A Day in The Life" in Sergent Pepper's Lonely Hearts Club Band

samedi 12 août 2017

Over

Steam and Smoke Rise From Upgrading Facility (Alberta, Canada) - (c) Alex MACLEAN, 2014


L'overview effect est l'état de sidération qui a saisi les astronautes américains lorsqu'ils ont eu la chance de contempler notre planète depuis l'espace. Beauté de la Terre ; fragilité de cette bille bleue perdue dans l'immensité des ténèbres ; berceau de la vie. Un moment de prise de conscience qui s'est accompagné pour certains d'une spiritualité nouvelle, et coïncide avec le développement des mouvements écologistes.

Ecologie signifie littéralement langage du foyer.

Lors de sa mission à bord de la station internationale, le spationaute Thomas PESQUET a régulièrement posté sur les réseaux sociaux des photographies qu'il prenait de différents endroits du monde, dont des villes françaises. Il a ainsi partagé ses émotions avec le plus grand nombre pour contribuer à éclairer les choix de l'humanité quant à la préservation de son environnement : la Terre.

L'ingénieur Jean-Pierre GOUX a développé BlueTurn : une application qui offre à chacun une expérience unique, intime et interactive de la terre totalement éclairée et en rotation, vue depuis de l’espace. Il est convaincu qu'une prise de conscience des enjeux écologiques est possible à grande échelle. Et qu'elle permettra de prévenir les possibles effets catastrophiques des changements climatiques en cours.  


Le photographe Alex MACLEAN sillonne les états-unis à bord d'un petit hélicoptère pour prendre des clichés qui montrent l'état d'un pays. Les émissions délirantes de polluants par l'activité industrielle ; les modifications de paysages induit par l'activité humaine ; l'absurdité d'investissements inutiles, d'une surconsommation de ressources et de biens matériels, programmés pour ne pas durer : comme cet impressionnante collection d'avions bombardiers qui rouillent en plein désert ; ou ces immenses décharges où attendent une seconde vie nos ordinateurs, voitures, réfrigérateurs...  Mine d'or qui attend d'être exploitée et qui l'est parfois aujourd'hui par certains que la société a mis en marge.  

Depuis quelques années, nous sommes sensibilisés à l'occurrence de l'overshoot day : le jour du dépassement des ressources planétaires. Nous consommons globalement une fois et demie ce que notre planète est capable de produire. Une vie à crédit qui est avant tout imputable aux pays les plus riches : la Corée du Sud consomme les ressources équivalentes à huit fois ce que le pays est capable de produire, les Etat-Unis deux fois et la France une fois et demie.
 
 (c) Agence France Presse

Ces chiffres fixent une idée : celle que nous ne pouvons collectivement pas continuer à vivre en épuisant les ressources. Ils font cependant abstraction de nombreuses autres réalités : les échanges économiques contribuent aussi à équilibrer la production des richesses et leur répartition en théorie. Dans le contexte d'une exploitation indécente du travail humain, permise par les inégalités de territoires et de législation, le commerce perd son sens premier (pour ne pas dire idéal) : celui de rapprocher les hommes, de favoriser les échanges de biens, de faire se rencontrer des cultures. Nous connaissons aussi les différentes limites : l'intensification des échanges met en jeu des énergies carbonées, dont l'impact sur le changement climatique est conséquent ; l'organisation d'un commerce est souvent asymétrique (par exemple des pays africains produisent des denrées alimentaires destinées à l'exportation... et ne subviennent pas aux besoins essentiels de leur population).

Pour  les plus pessimistes, comme le philosophe Slavoj ZIZEK, le changement des mentalités et des comportements dans les pays les plus riches serait inutile : c'est un système dans son ensemble qu'il convient de changer ; et de penser et créer de véritables solidarités internationales (je le rejoins dans cette vision). Prendre son vélo, manger bio, recycler ses déchets : il refuse aussi les discours écologiques et les impératifs qu'ils peuvent contenir, parce qu'il les voit comme emprunts d'une inutile culpabilisation... et d'une inutilité tout court.

Il s'agit pour moi d'une posture intellectuelle, à certains égards lucide ; et je la trouve déprimante donc inutile pour contribuer à changer les choses, à gagner de la satisfaction quotidienne dans l'action. Parce que je crois que c'est de la somme de comportements individuels conscients, acceptés... et joyeux que proviendra un vrai changement. En tout cas un changement porteur d'espoir, ici et maintenant, préférable à l'avènement d'une prophétie politique : celle-ci ne serait d'ailleurs possible, autant que désirable, qu'avec une prise de conscience assumée et pratiquée. Nous pouvons l'espérer et nous la souhaiter collectivement ; nous pouvons essayer de la vivre concrètement.

Je préfère acheter des aliments produits près de chez moi par des cultivateurs qui vivent décemment de leur activité — et en éprouvent aussi une satisfaction, voire un bonheur : il suffit de les écouter parler de leur métier et du sens qu'il prend pour eux. Je préfère acheter un peu plus cher un T-shirt présenté par ses concepteurs comme simple et sobre (je leur fait confiance pour cela ; aucun sens sinon pour eux à mettre de l'énergie dans un projet qui serait une escroquerie : il y a bien plus efficace !) ; confectionné et livré en France par des ouvriers en reconversion. Parce que cela me fait du bien autant qu'à eux, parce que c'est au moins essayer vivre un commerce plus équitable et plus responsable — simplement en accord avec mes valeurs : essayer, en connaissance des limites, sans les laisser me limiter.

Je préfère utiliser mon vélo pour me déplacer au quotidien ; parce que cela me procure le bien-être d'une liberté de circulation, et le plaisir de la sensation du vent sur mes joues. Je préfère trier mes déchets ; parce que je prends conscience de ce qui est inutile à mon bien être et non pas parce en répondant à une quelconque injonction.

Je préfère essayer de faire durer les appareils que je possède par une utilisation à peu près au juste besoin et en essayant d'en prendre soin. Je préfère faire attention à ma consommation d'eau et d'électricité simplement pour éviter les gaspillages ; et parce que cela est à ma portée.


Cela ne sauvera pas la planète ; cela ne sauvera pas l'humanité. Cela donne simplement du sens à des mes actions quotidiennes. Pour retrouver des marges de manoeuvre, de liberté, d'espoir et d'amour.


http://blueturn.earth
Alex MACLEAN "Over"  (La Découverte, 2008)
Jean VAUTRIN — "Le Roi des ordures" (Rivages, 2010) 
Jean-Pierre GOUX — "Siècle Bleu" (jbZ, 20012)  
Jacques VERNIER — "Les énergies renouvelables" (Presses Universitaires de France, 2014)
"La Forêt d'émeraude", un film de John BOORMAN avec Charley BOORMAN, Powers BROOTH, Ruy POLANA et Meg FOSTER, 1985

vendredi 11 août 2017

Génie sans bouillir

http://www.fix-dessinateur.com


De Natura Rerum
 
Le mythe de l’innovateur génial et solitaire, véhiculé par exemple par le récit médiatique et le succès commercial de personnalités hors du commun, n’est que cela : un mythe ! Même s’il faut évidemment une vision, une chance et sans doute une forme d’intelligence supérieure à la plupart de ses semblables pour proposer et croire à un projet d’envergure, on ne pense et on n'innove jamais seul – c’est-à-dire indépendamment :
  • d’un contexte politique, social ou économique ;
  • de connaissances pré-existantes et produites par d’autres ;
  • de courants de pensée (et de modes) ; 
  • de structures et infra-structures financées collectivement (transport, communication, formation, etc.).
Le génie d’innovation prend forme de façon spectaculaire dans une capacité à penser hors du cadre à aborder les problèmes de façon différente en introduisant une disruption dans un environnement scientifique, technique et économique ; et à intégrer les éléments d’un existant. Selon leur personnalité (c’est-à-dire une combinaison de motivations profondes, un rapport au monde, une histoire et l’influence d’un environnement), certains transforment "une idée" (des idées) en entreprise ou en groupe industriel florissant (comme l’inventeur Steve JOBS)… d’autres offrent de façon désintéressée le fruit de leur réflexion à la communauté scientifique (tels le penseur Alexandre GROTHENDIECK).

Alexandre GROTHENDIECK (1928-2014)
http://www.liberation.fr

Entre ces extrêmes portant une forme de caricature, il existe plusieurs formes d’innovation, parmi lesquelles l’innovation collaborative. Elle est un triple pari : économique, philosophique, et éthique.

Faux dilemme ?

Collaborer (au sein d'oeuvrer ensemble) est-il dans la nature de l’homme ?
Au moment où la guerre froide divisait le monde en deux camps le mathématicien et économiste John NASH s’est intéressé de façon théorique aux conditions qui peuvent pousser ou non des hommes à coopérer. De ses conceptions a été élaboré pour simplifier son propos le dilemme des prisonniers, que l’on peut présenter comme ceci.

Un délit a été commis et deux suspects, Faye et Warren,  sont arrêtés par la police qui ne dispose cependant pas de prueves pour les inculper. Interrogés séparémment, Faye et Warren s’entendent fait l’offre suivante par les enquêteurs. "Si tu dénonces ton complice et qu'il ne te dénonce pas, tu seras remis en liberté et l'autre écopera de 10 mois de prison. Si tu le dénonces et lui aussi, vous écoperez tous les deux de 5 mois de prison. Si personne ne se dénonce, vous aurez tous deux 1 mois de prison".

Le jeu n’est pas à somme nulle : il y a dilemme parce que la tentation (de dénoncer) offre une récompense immédiate plus forte que la coopération. Ainsi, en se fondant sur une analyse rationnelle et personnelle, Faye et Warren sont amenés à se dire : "Quel que soit son choix, j'ai donc intérêt à dénoncer l'autre !" et vont probablement le faire ; ce choix n’est pas le plus optimal : en coopérant (en se taisant) ils s’en sortent tous les deux, avec une faible peine.

Dans la réalité, Faye et Warren collaborent effectivement... à une entreprise certes peu recommandable, mais pour notre plaisir cinématographique !

(c) WarnerBros, 1967

L’intérêt à coopérer surgit si une réflexion plus profonde émerge sur l’intérêt commun – et d’une confiance en l’autre naît pour faire le même choix. Ce modèle est utile pour donner corps au "gagnant-gagnant" qui émerge de l'analyse rationnelle d’une situation.

1+1 = 3

Cela n’est pas que théorie.

En ce début de siècle d’interdépendance mondiale, le moine bouddhiste et docteur en génétique Mathieu RICCARD montre que collaborer est plus qu’un choix rationnel : il est dans la nature de l’homme – il se fonde pour étayer son propos sur les résultats d’un large corpus de recherches récentes, menées par des psychologues, des neuro-scientifiques, des spécialistes du comportement. 

Comme John NASH, il offre ainsi une vision positive de la nature humaine : un point de vue confirmé par des observations. La collaboration est une réalité éthique et pratique. L’émulation fait appel à des ressorts plus profonds en l’homme que la compétition ; elle se cultive et s’apprend.

La carte n'est pas le territoire...

Autrement dit, il est une chose que d’imaginer un projet, d’essayer de prévoir de résultats et de structurer un planning pour le conduire ; il est une autre de réaliser effectivement ce projet.

En R&D, j'ai appris à écrire un document de projet : descriptif idéal du déroulement de l’activité de recherche, il fixe un objectif et les moyens pour y parvenir – avec des étapes clés et une analyse de risque. Mats ENGWALL montre dans un article publié dans Research Policy que le succès d’un projet n’est pas nécessairement conditionné par l’adhésion stricte à des modes de management standardisés ; ils constituent un ensemble de bonnes pratiques que chacun peut connaître dans leur esprit… sans forcément les appliquer à la lettre.

En matière de gestion projet, en particulier un projet de recherche, le plus court chemin pour arriver à destination n’est en général pas la ligne droite ! Peu de choses se passeront comme les différents contributeurs le prévoient. Il s’agit alors d’être le plus flexible et adaptable possible, tout en maintenant un rythme et un cap : cela exige aussi une forme de fermeté, de confiance et d’assurance de la part du chef de projet et de son équipe.

Un projet est une aventure collective : dans un cadre collaboratif, qui impose certaines contraintes à ses contributeurs (respecter à la fois les intérêts de son entité et contribuer à un projet global), fonder une une équipe compétente sur l’envie de travailler ensemble est primordial (peut-être avant l’excellence technique du projet !) et garder en tête que c’est de la diversité des personnalités, des contributions que naissent aussi les innovations.
Il est aussi possible que le résultat final ne soit pas exactement celui qui est attendu – et l'échec est possible. Je le sais ; je l'ai vécu.