jeudi 27 avril 2017

Zofia RYDET

 (c) Zofia RYDET, 1978-1990
http://www.jeudepaume.org


J'ai apprécié l'exposition de Zofia RYDET, présentée au Château de Tours par le musée du jeu de Paume — pour les tourangeaux, au passage, une bonne nouvelle que de savoir que ce lieu d'exposition et le partenariat avec le musée parisien sera à l'avenir préservé !

Je n'avais pas spécialement envie de découvrir ce "Répertoire" — sur un a priori : j'imaginais ces clichés durs, tristes et froids ;  en fait, le contraire : j'ai trouvé cette collection de photographies prises sur une vingtaine d'années plutôt réjouissante ; parce qu'humaine, profondément. Et qu'il me semble que prendre le temps de voir, et revoir, les images permet de découvrir une photographe humaniste qui n'emploie pas les codes habituels de ce genre.   

Zofia RYDET a sillonné son pays à la rencontre de ses habitants — modestes et simples ; elle utilise pour les photographier peu ou prou le même procédé, qui d'emblée ne laisse pas beaucoup de place au sujet : isolé au milieu de son environnement quotidien et cadré au grand angle, avec une composition reproduite de clichés en clichés ; selon les mots de la photographe, chaque individu semble à première vue un "simple objet" parmi ceux qui les entoure ; j'ai trouvé d'abord ces propos durs et sans empathie ; et paradoxalement, j'ai trouvé ensuite que ce parti-pris et ce regard ne déshumanise pas : tous ceux qui ont bien voulu poser devant l'objectif dévoilent ainsi pudiquement ou fièrement toute leur singularité et leur simplicité ; leur force et leur charisme. 

mercredi 26 avril 2017

Daily Rituals

(c) InfoWeTrust, 2014
https://infographwetrust.files.wordpress.com


J'ai apprécié la lecture de ce livre de Masson CURREY, où l'on découvre comment certains créateurs (écrivains, peintres, compositeurs, musiciens) utilisent le temps à leur disposition et comment cela peut également influencer leur oeuvre ; pour beaucoup, la journée-type semble invariable — et marquée par quelques obsessions (ainsi, selon ce journaliste, Ludwig VAN BEETHOVEN prenait-il le soin de compter un-à-un les grains de café avant de les moudre, pour sa dose quotidienne de caféine) ; l'impression que je garde est que pour la majorité de ces great minds, la créativité est souvent le fruit d'une rigueur et d'un labeur plutôt cadré, ce qui peut être loin de l'image romantique que j'aime parfois à me faire d'un artiste (pour d'autres, évidemment il est impossible de créer sans une forme de chaos) ; j'aime quand de simples récits comme ceux de "Daily Rituals" bousculent mes idées préconçues !   


Mason CURREY — "Daily Rituals" (Picador, 2013)

mardi 25 avril 2017

Here, There & Everywhere

(c) Universal Picture, 2001


J'ai apprécié les visions que délivre David LYNCH dans ses films ; aujourd'hui je les trouve trop cérébraux et mentaux et je n'ai pas envie de les revoir ; il me reste leur souvenir, comme celle de cette séance avec H. et N. au cinéma Katorza à Nantes — sorti en novembre 2001, "Mulholland Drive" nous avait laissés tout aussi enchantés, soufflés... que perplexes ! Nous avions l'habitude de prendre un verre après chaque projection ensemble, pour parler du film que nous venions de voir ; là, le silence s'est d'abord fait (c'est, si ma mémoire est bonne, avec ce mot que se conclut le film :  "Silencio !", qui évoque la séquence finale du "Mépris", dont l'histoire se déroule aussi autour de la création d'une oeuvre de cinéma).

Je me suis simplement risqué à cette explication : il s'agit d'un film où nous est donné à voir ce qui se passe — et ce qui aurait pu se passer : un entrelacement des deux faces d'une même histoire.

Un film que j'ai trouvé par ailleurs très beau, dans sa réalisation, dans sa photographie ; le choix des actrices, véritablement magnétiques et parfaites pour le rôle qu'il leur est demandé de jouer, des personnages auxquels elles donnent corps — et esprit.  

J'ai aussi repensé à ce que permet le cinéma ; et à ce commentaire d'Etienne KLEIN à propos du film de Joël et Ethan COEN, "Un Homme simple" : pour le physicien spécialiste de la Mécanique Quantique, le personnage principal était à la fois "ici, partout et nulle part" — il le voyait comme une probabilité (ou une fonction d'onde, pour employer le jargon de la MQ).

Dans "Mulholland Drive", les deux personnages semblent incarner le principe de l'intrication quantique — comme leur histoire d'amour : elles ne peuvent exister l'une sans l'autre, et vibrent à la même fréquence ; les deux parties du film me semblent aussi représenter le principe d'indétermination : elles correspondent à deux possibles, équiprobables — et le spectateur peut être invité à choisir laquelle des deux correspond à la réalisation, et l'autre à l'abstraction.

Le génie formel et narratif de David LYNCH est ainsi de faire coexister différents possibles : je vois alors la structure de ce film comme un arbre de choix vu par la tranche ; là où par exemple, Alain RESNAIS nous invite, dans "Smoking, No Smoking", à explorer de façon plus systématique les différentes branches d'un arbre des possibles (en nous livrant le "Ou Bien" à chaque noeud), et là où, dans "Un Jour sans fin", Harold RAMIS redéfinit chaque jour la même branche  — illustrant par là le concept de l'éternel retour, ou imaginant Sisyphe au fond et enfin heureux !

David LYNCH est, dit-on, adepte de la médiation : il compare la recherche des idées à une pêche : "Pour trouver de gros poissons, il faut aller chercher profond", affirmait-il mi-sibyllin, mi-sérieux, à l'occasion d'une conférence de presse donnée au festival de Cannes en 2001.  Je trouve qu'il propose aussi avec ce film une plongée dans le monde intérieur d'un être humain (idée qu'il reprend de façon centrale dans "Inland Empire" ; le titre est explicite à ce sujet : pendant près de trois heures, nous contemplons les états d'âmes et l'esprit d'une actrice, rendus par des sons et des images — avec ennui, dégoût, ravissement, c'est selon) ; et il réalise avec "Mulholland Drive" une prouesse visuelle et narrative, celle de nous faire expérimenter collectivement ce que nous vivons tous intérieurement : dans notre présent, notre esprit aussi vagabonde, entre présent et futur, entre possible et putatif. Il suit pour moi ce que j'ai compris de la philosophie Bouddhiste, qui est de découvrir la nature même de l'esprit — le caractère illusoire de nos sensations, de nos émotions et de nos pensées ; une illusion qui est aussi l'essence de l'art cinématographique ! J'ai retrouvé ce principe de mise en scène de l'esprit promeneur et intérieur dans un des courts métrages de mon ami Guillaume ; intitulé "Promeneuse", et porté par Clothilde HESME : la marque d'un esprit brillant !

"Mulholland Drive" possède aussi une structure de mise en abîme : nous assistons aussi à un film en train de se faire ; il raconte aussi par le grotesque, l'inquiétant, le bizarre, Hollywood et les Studios ; les enjeux de pouvoir et ses coulisses : exigences des producteurs, caprices des acteurs, égos des réalisateurs — dans une ambiance qui m'évoque les romans noirs de James ELLROY.

Il nous convie aussi à une balade dans les lumières de la Cité des Anges, avec un magnifique travail d'ambiance nocturne et diurne ; que je retrouve dans une autre dimension avec "Collatéral" (unité de temps — une nuit — de lieu — Los Angeles — et d'action — un chauffeur et un tueur embarqués dans un taxi) ; ce film tourné de nuit, avec une caméra très sensible aux variations de lumières, oppose un prédateur et un observateur, en voyage vers une lutte finale — une dualité que nous portons tous : être dans la contemplation ou dans l'action ? C'est aussi ces deux polarités que je trouve portées par les deux personnages de "Mulholland Drive" — une beauté émerge de ces deux mouvements, de ces deux énergies.

Quelles que soient nos affinités pour un cinéaste, et son écriture cinématographie, ses oeuvres nous touchent lorsqu'elles parlent subtilement, et pour moi magistralement, de notre condition humaine ; et quand, par la magie du langage visuel, elles invitent chacun à découvrir l'universel.  


"Smoking / No Smoking", deux films d'Alain RESNAIS, avec Sabine AZEMA et Pierre ARDITi, 1993
"Mulholland Drive", un film de David LYNCH, avec Naomi WATTS et Laura HARRING, 2001
"Un Jour sans fin", un film de Harold Ramis, avec Bill MURRAY et Andie MAC DOWELL, 2003
"Collatéral", un film de Micahel MANN, avec Jamie FOX et Tom CRUISE, 2004  

lundi 24 avril 2017

Défaite

www.leparisien.fr


Ce matin, je suis déçu et inquiet à la fois ; déçu de voir que les idées que portait Benoît HAMON n'ont pas convaincu — les circonstances de cette campagne ne le permettaient tout simplement pas ; et certains cadres du PS n'attendaient que cela ! Et inquiet quant à la suite des prochaines échéances ; la présence de Marine LE PEN au second tour (les mensonges, les simplifications et les manipulations qu'elle incarne) ; j'ai apprécié le discours de défaite de Benoit HAMON, qui ne me fait pas un instant regretter mon choix au premier tour : honnêteté et dignité pour moi le caractérisent — ainsi que son appel sans ambigüité à voter pour un adversaire politique, en faisant la distinction entre lui et la candidate du parti d'extrême droite ; je suis inquiet devant certains aspects du programme de gouvernement que propose Emmanuel MACRON, — et je n'ai aucune illusion sur ce candidat (*) et le "renouveau" auquel il invite — et voterai cependant pour lui, afin de ne pas laisser le champs aux idées, discours et comportements de haine ; et parce qu'il émergera peut-être de sa probable élection des propositions positives et de l'espoir.
 
Je garde aussi un souvenir ému de ce premier tour, avec cette anecdote toute personnelle : ma grand-mère est atteinte de la maladie d'Alzheimer ; je suis inquiet pour elle, de savoir comment elle va vivre ses dernières années ; elle vit pour l'instant chez elle et reste autonome : hier, elle est allée d'elle-même voter au premier tour de l'élection, en revenant de son marché ; j'étais content pour elle et en lui demandant si elle savait pour qui elle avait voté, elle m'a dit qu'elle ne s'en souvenait plus... J'attribue cette réponse à une manifestation de sa réserve habituelle sur ce sujet — et j'espère tout de même qu'elle n'a pas déposé par erreur un bulletin noir dans l'urne !  


(*) https://www.politis.fr/articles/2017/04/video-monique-pincon-charlot-macron-est-le-candidat-des-milliardaires-36713/ 

dimanche 23 avril 2017

Post Scriptum

(c) Raymond DEPARDON, 2012
http://www.elysee.fr


Lorsque Raymond DEPARDON — dont je me souviens du documentaire qu'il a réalisé sur la campagne de Valéry GISCARD D'ESTAING (*) — a dévoilé la photographie officielle de François HOLLANDE, il en a surpris plus d'un : ce cliché semble, à différents points de vue, raté ; à l'image d'un quinquennat qui s'achève dans une drôle d'énergie ; et d'un homme qui est apparu peu soigneux ou soucieux pour son image — hésitant et confus, évidemment ; courageux et combatif également.

Je ne partage pas complètement un point de négatif vue sur la présidence écoulée ; et je pense même que nous regretterons François HOLLANDE, dont le bilan n'est pas à mon avis aussi mauvais qu'il a été souvent présenté dans les mois précédents les primaires d'une partie de la droite et de la gauche (par exemple : le progrès apporté  avec la concrétisation du mariage pour tous, de l'assurance chômage des intermittents du spectacle ; le courage d'engager certaines opérations militaires ; la droiture dans la gestion des crises ; un exercice du pouvoir présidentiel assez modéré et apaisé). Le programme de gouvernement d'un candidat, d'un courant et, au mieux, d'un parti et d'une équipe, fixe avant de prendre la mer, un cap, dans des conditions idéales — ou désirables ; il donne un espoir, une envie. La réalité de la navigation est tout autre et oblige à faire des choix, des compromis — et à décevoir, inévitablement.

Que la déception soit devenue désespérance est peut-être ce qui a marqué le quinquennat de François HOLLANDE ; je regrette pour ma part son manque de conviction quant aux choix économiques — sources de déception et de frustration pour ceux qui portent les "valeurs de gauche" — et sa décision de nommer de Manuel VALS comme Premier Ministre, avec qui il a fait preuve à mon sens :
  • d'une fermeté disproportionnée quant à question de la déchéance de nationalité ; j'aurais attendu (naïvement) d'un "pouvoir éclairé" qu'il ne confonde pas émotion et raison : contre le réel risque terroriste, lequel entraîne pour chacun des conséquences psychologiques sans commune mesure avec son occurrence, que peut un changement constitutionnel de cette nature — si ce n'est entraîner un peu plus de défiance en la "Fraternité", si délicate à faire vivre entre "Liberté" et "Egalité", et dont nous avons besoin dans l'adversité ? 
  • d'un manque d'écoute obstiné quant à la loi travail ; j'aurais attendu (encore plus naïvement) d'un "pouvoir de gauche" de l'ouverture sur un sujet comme celui. Cette loi a suscité désapprobation et manifestation ; sujet délicat que celui du travail et de son organisation ; ses effets sur l'économie, l'emploi, l'amélioration des relations sociales ne se seraient sans doute pas manifesté avant la fin du quinquennat ; engagé dans un rapport de force sans issue, le recours au 49.3 résonne comme un mépris envers les interrogations et inquiétudes de ceux qui lisaient exclusivement dans ce projet une forme de régression (ce qui est je le crois une vision incomplète ; par exemple, je pense que proposer un "droit à la déconnexion" est une mesure de progrès qui prend acte des transformations du travail et des conséquences qu'elles induisent), alors que les conditions de vie et de travail deviennent pour beaucoup plus difficiles — pourquoi ne pas avoir pris acte de cette opposition et avoir proposé de repenser ce texte à l'occasion des échéances électorales à venir, d'en avoir fait un sujet de débat et de choix ? 
J'ai, je le crois naïvement, des "valeurs de gauche" — pour caricaturer le propos, je suis en particulier attentif à la redistribution collective des richesses ; ma situation personnelle a fait que pendant de nombreuses années, je disposais d'un revenu confortable ; et d'un reste à vivre largement au-dessus de la moyenne nationale (sans pour autant être spectaculaire) ; j'ai ainsi souvent voté et fait des choix de gestion allant "contre mon intérêt", réellement ; en même temps j'ai travaillé dans le monde de "l'entreprise marchande" (les qualificatifs marqués par des guillemets ne revêtent à mes yeux aucune connotation particulière) et j'ai apprécié travailler et échanger avec quelques chefs de petites entreprises ou commerçants, au gré de rencontres personnelles ou professionnelles — j'admire le sens de leur engagement pour leur activité, l'énergie dépensée pour faire vivre leur entreprise, les risques qu'ils prennent, les situations qu'ils gèrent. Je crois aussi au dialogue social dans le monde du travail — avec les situations de rapport de force et les compromis qui en découlent ; l'argent n'a à mon sens aucune connotation particulière (**) : je le vois comme un moyen — c'est lorsqu'il devient une fin, une valeur en soi que j'éprouve de la colère, et parfois de la désespérance face aux excès que les inégalités provoquent et qui me sont inacceptables ; et c'est simplement pour cela que je pense nécessaire de le contrôler (qu'on songe par exemple qu'un candidat comme Jean-Luc MELENCHON propose de borner les revenus dans une échelle de 1 à 30, quand Henry FORD estimait souhaitable une échelle de 1 à 7 sur les revenus du travail, en dit long sur ces excès et les marges de manoeuvre à disposition...) ; qu'il s'agit d'un choix conscient, émanant d'une volonté et de décisions politiques concrètes plutôt que d'un mécanisme économique abstrait et invisible.

J'ai aussi, comme beaucoup, mal enduré les discours dominants du quinquennat de Nicolas SARKOZY autour de "la valeur travail" (et l'équivalence implicitement formulée dans l'usage des mots entre "travail" et "argent" ; éludant ainsi d'autres dimensions au travail : rôle social, aspects non-marchand, et parfois souffrance) : pour moi, en entretenant une confusion entre assistance et assistanat, ils ont contribué à faire reculer les élans de solidarité, les mécanismes de redistribution des richesses et les choix de mutualisation des risques — lesquels ne s'opposent pas à mon sens au sens d'un économie au service du plus grand nombre des citoyens.

Il reste à souhaiter que nous retrouvions l'espoir ; je vois notre pays globalement prospère, riche en ressources, en talents — peut-être l'issue des prochaines élections ne sera-t-elle pas aussi catastrophique qu'annoncé (le pire n'est pour moi pas certain à l'échelle collective) ; elle nous fera peut-être entrer symboliquement ou factuellement dans une VIème République, où nous aurions abandonné la croyance en un homme providentiel et instillé à nouveau un sens plus collectif au pouvoir.


(c) Catherine CREHAGE, 2017
https://undessinparjour.wordpress.com


Je choisis aujourd'hui de voter pour Benoît HAMON ; je me réjouis de ce choix : pour la première fois depuis que je suis électeur, j'ai la chance de pouvoir prononcer un vote conforme dans les grandes lignes à mes aspirations, mes opinions et mes valeurs — ni vote "utile", ni vote "par défaut", pour cette élection qui par ailleurs invitait plus que les autres à le faire !

Il ne sera pas présent au second tour : il n'aime pas assez le pouvoir et en a conscience — il l'assume, il a aussi préféré une campagne fondée sur un programme, et je le crois sincère dans une pratique plus collective du pouvoir ; il a présenté son programme de façon "trop académique" — pas forcément avec le soucis de plaire, avec une ambition de faire progresser de nouvelles idées, une lecture du monde plus positive, sans en éluder les problèmes.

Il est possible de trouver à redire pour tout homme politique ; cela est nécessaire et salutaire pour certains, s'agissant de leurs actions ; pour les autres, il suffit de chercher (s'engager, c'est s'exposer ; tout en restant intègre — c'est une croyance que j'ai à son égard, pas une certitude — le candidat du PS n'échappe, pas plus que les autres candidats, à ses contradictions et ses limites ; en particulier pour lui celles d'appartenir à un parti de gouvernement et d'y être tenant d'un courant parfois en rupture avec une ligne majoritaire). Dans des circonstances de campagne "défavorables" à son endroit, il a porté cependant pour moi un programme orienté vers l'avenir, prenant acte des changements que nous vivons collectivement — et apportant des propositions en forme d'espoir, comme par exemple :
  • sur l'organisation et la place du travail dans une société ; le projet de Revenu Universel d'Existence ne m'apparaît pas si utopique que cela : il est mis en oeuvre dans certains pays nordiques, il existe des proposition de financement (***) ; chaque année, des sommes considérables s'envolent dans des fraudes de vaste ampleur (TVA, CO2, etc...), vol à la collectivité, et dont l'ampleur est sans commune mesure avec les "pertes et profits" des dispositifs de solidarité. L'argent dort aussi caché dans des paradis fiscaux, attendant pour ses détenteurs des supposés jours meilleurs : énergie et ressource disponible, qui manque aussi pour financer des projets d'envergure et d'intérêt pour les communautés d'hommes. Cette proposition rappelle aussi que nous formons une société grâce à la solidarité, que le travail n'est pas seulement associé à la production de biens matériels ou immatériels entrant dans la sphère marchande ; qu'une contribution pour tous est aussi faite de l'énergie de chacun, et pas seulement à des fins de production — à cet égard, je ne trouve ni juste, ni honnête de balayer cette idée sous le prétexte qu'elle encouragerait une forme d'assistanat (je crois que les aspirations de l'immense majorité sont celles de l'épanouissement et du sentiment d'appartenance à une collectivité ; de la fierté, du plaisir ou du sens à oeuvrer, chacun à son échelle — d'en vivre dignement et non de "profiter indument d'un système") ;
  • sur l'évolution des modes de production, de consommation, de répartition des richesses ; revenir à un mode de vie individuel comme collectif plus sobre, social et écologique ; engager une transition énergétique et technologique — et utiliser à cette les talents de ceux qui disposent  du savoir-faire pour les orienter à des fins de progrès partagés (par exemple, aujourd'hui, les ingénieurs savent concevoir des produits "durables" et l'obsolescence programmée m'apparaît comme détournement de leurs compétences et connaissances à des fins inutiles pour 99% de la population, ce qui sape les énergies collectives et entretien une défiance envers la technologie, alors qu'elle sera l'un des contributeurs aux solutions des défis évoqués).    
Je reste assez inquiet en attendant le résultat de ce premier tour — et des suivants ; je sais que le candidat qui émergera ne sera pas en accord avec mes choix ; et je fais le pari qu'après cette campagne, certaines de ces propositions trouveront une crédibilité et une acuité plus forte dans l'imaginaire collectif — et je l'espère un prolongement dans de futures décisions ou législations.


(*) "1974, une Partie de Campagne" de Raymond DEPARDON, avec Valéry GISCARD D'ESTAING (1974)
(**) Emile ZOLA "L'Argent" (Editions Gervais CHARPENTIER, 1891)
(***) Baptiste MYLONDO "Financer l'allocation universelle", Le Monde Diplomatique, Mai 2013 / https://www.monde-diplomatique.fr/2013/05/MYLONDO/49066

samedi 22 avril 2017

Left & Right

(c) David MAC CANDLESS, 2010
http://www.informationisbeautiful.net


J'aime beaucoup la vision que propose David MAC CANDLESS sur différents sujets et la façon qu'il choisit de représenter l'information : faits, idées et croyances — comme dans cette apparente opposition synthétique entre droite et gauche politique aux Etats-Unis (les couleurs du schéma ci-dessus sont inversées par rapport à l'usage... et se conforme à la représentation française !).

Je crois aux différences et je sais que sans les polarités, la vie ne pourrait s'épanouir.

S'agissant de politique, je crois plutôt "aux valeurs de gauche", qui pour moi signifient : sens du collectif, égalité entre les citoyens (mêmes droits et mêmes devoirs pour tous), redistribution des richesses, primauté du politique sur l'économique (c'est à dire une économie orientée vers la vie et pour l'homme) ; à un socle de droits fondamentaux, à la garantie d'une "décence commune" (*) : sécurité (sociale, matérielle, intellectuelle), accès pour tous à la santé, à l'éducation, à la culture, à la justice.

Je crois à la mutualisation des risques : à un système organisé collectivement plutôt qu'individuellement (à l'échelle d'un pays, d'une entreprise, d'une communauté d'hommes) : que l'union fait la force contre l'adversité ; un principe fondateur, celui que "les bien portants — dans tous les sens du terme — contribuent pour les moins bien portants" : les uns pouvant devenir les autres selon les circonstances...

Je crois à l'intérêt des 95% de la population mondiale — et nationale — lesquels s'opposent à ceux des 5%, les plus riches qui ont les clefs de l'avenir, et portent eux seuls cette responsabilité globale : parce qu'ils ont le pouvoir et la puissance que confère l'argent — ce qui ne dédouane pas pour autant les 95% d'agir à leur échelle, mais le bras de levier n'est pas égal, aujourd'hui faute d'une prise de conscience globale (**) ; même si leur hétérogénéité rend difficile une prise de conscience de leurs véritables intérêts communs, les 95% font ce qu'ils peuvent au jour-le-jour, et c'est déjà assez, en attendant mieux.

Je n'aime pas l'argent pour l'argent ; l'argent qui, lorsqu'il devient une fin en soi, détruit : l'homme, l'espoir, l'environnement ; et obère toute vision d'avenir, toute vision positive. Quand l'argent pourrait servir l'intérêt commun, en étant simplement un moyen ; je reprendrai à ce sujet les mots de John LENNON : "You may say i am a dreamer; but I am not the only one!"...

Je crois aussi à la liberté individuelle, à la diversité des talents, à l'initiative de chacun, à l'action innovante ; à la récompense du faire et de l'être, à la rémunération de la prise de risque (qu'elles soient matérielle ou spirituelle) — et parfois de la chance ; je pondère aussi l'égalité par l'équité (à condition qu'un cadre défini collectivement en fixe les règles) : nous sommes uniques et différents, c'est ce qui fait notre richesse — nos besoins, nos attentes, nos réalisations ont une part commune ; et une part individuelle.

Je préfère la solidarité à la cupidité — quelle que soit leur échelle ; j'écris ces lignes sur un ordinateur de la marque Apple : j'aime ses produits, leur finition (j'ai acheté mon premier MacBook il y a dix ans ; je l'ai utilisé pendant sept ans, il est utile à quelqu'un d'autre et fonctionne encore ; ces produits peuvent avoir une longue durée de vie ; nous savons produire et nous pouvons utiliser "durable", pour commencer) ; et je suis aussi en colère contre la politique fiscale, que je trouve cynique, de cette entreprise ; pour moi, un innovateur avec le poids (économique et médiatique) de la firme à la pomme pourrait aussi montrer un cap : être un innovateur total, dans les domaines sociétal et environnemental.

Je préfère alors l'esprit qui anime certains des commerçants de la rue que j'habite ; de certains chefs de petites et moyennes entreprises avec qui j'ai pu travailler ; entreprises locales, soumises aux règles et aides de leur communauté — avec les contraintes que cela implique ; ouvertes aussi sur le monde, à leur échelle. 

Avec toutes les difficultés que cela implique parfois, je préfère ce que font et sont les hommes à ce qu'ils pensent et votent ; je choisirais d'aller main dans la main avec une "personnalité de droite" avec qui je partagerais des valeurs fondamentales, lesquelles nous transcendent, et des actions communes, avec lesquelles construire. 

J'aime beaucoup cette phrase entendue si ma mémoire est bonne dans la bouche de Mona OSOUF, dont je ne conserve que l'esprit en la reformulant : "Faire vivre ensemble 'Liberté' est 'Egalité' est une tâche ambitieuse ; si en plus, on souhaite ajouter la 'Fraternité', cela devient très complexe ! (Mais cela vaut le coup d'essayer...) ".


(*) Jean-Claude MICHEA — "L'Empire du moindre mal" (Flammarion, 2007)
(**) http://www.sieclebleu.org/

vendredi 21 avril 2017

Algorithmes

(c) Warner, 1999


Je me suis souvent fait cette réflexion à propos du film "Matrix" : qu'il serait un bon support pour des cours de philosophie de Terminale S — une introduction originale au mythe de la caverne de Platon (je me souviens de mon étonnement lorsque notre professeur de l'époque nous avait fait un schéma au tableau pour nous en expliquer l'essence : j'ai failli m'exclamer "Mais cela ressemble à une salle de cinéma, cette caverne !" ; j'ai préféré taire cette remarque par peur du ridicule, ce qui était une sage décision...) ; il illustre simplement la question de notre rapport à la réalité : comment la "définissons-nous ?" (c'est à peu près en ces termes que le personnage joué par Laurence FISHBURNE interroge Néo, incarné par Keanu REEVES).

C'est aussi le chemin que parcourt Néo (Néo incarne évidemment la nouveauté ; son prénom est l'anagramme de "One" (*) — l'unique, l'élu, au charisme messianique ?) : celui d'une mise en question du réel, qui l'ouvre à l'éveil, à la connaissance — au-delà des apparences  (comme le dirait le Bouddha, dont Néo peut aussi être un double, ou un symbole).

A la manière du personnage du "Truman Show" qui devient libre et autonome à partir du moment où, contre tous, il s'aperçoit que le monde dans lequel il vit est le fruit du rêve des autres et non le sien ; et qu'il décide de le quitter pour vivre sa propre vie (éloge de la liberté ; la liberté totale reste cependant celle de la folie, affranchie de toute contingence réelle et matérielle ; une liberté dans l'absolue solitude, que personne ne souhaite gouter concrètement — éloge d'une certaine servitude volontaire...) !

Le film ne devrait pas intéresser aujourd'hui des étudiants qui sont nés au moment de sa sortie — les images ont vieilli, la faute à des effets spéciaux peut-être un peu passés de mode, qui ont toutefois inspiré un écriture nouvelle.

J'en garde un bon souvenir, même après l'avoir revu quelques années après sa sortie ; la séquence d'ouverture me faisait penser à l'incipit de "Vertigo" (avec cette course de sur les toits ; j'ai regardé les deux séquences et y ai trouvé des ressemblances) ; et c'est surtout le caractère visionnaire — et peut-être prémonitoire, j'ose le mot ! — du film sur la question de l'information, qui me semble la plus intéressante. Avec ce coup de génie cinématographique et mathématique : des chiffres s'écoulent comme une goutte d'eau sur une vitre par un jour de pluie, formant une colonne (un vecteur, pour employer un jargon algébrique !) ; ne subsiste alors qu'un chiffre ; et ainsi de suite, s'affichent les valeurs propres de la matrice (**) ; changement de repère : du chaos émerge un ordre, le monde devient plus simple !

De la masse de chiffres (ou de données), collectées dans cette matrice constituée de toutes les traces numériques que nous laissons aux gré de nos explorations, nos consultations et nos interrogations de la Toile, il est possible d'extraire des tendances et des corrélations qui alimentent des modèles de consommation économique et politique (***), construits à l'aide d'algorithmes super-efficaces, capables d'extraire une information pertinente — et sur le plan mathématique, ceux-ci sont, par essence, construits sur des méthodes de recherches de valeurs propres dans une matrice.

Que nous le voulions ou non, nous nourrissons ces algorithmes — sur laquelle se fonde une forme d'Intelligence Artificielle, qui semble acquérir en miroir nos qualités et défauts, et transforme notre vision du monde (****) ; dans le film, le méchant Mr. Smith (le monsieur Dupont, le type passe-partout — dans l'imaginaire, l'étranger est source de danger, pas l'homme tranquille...) est un algorithme ; celui qui peut aussi nous priver de notre libre arbitre, lorsqu'il se met à décider de tout, en nous proposant un monde numérique spécialement conçu pour nous (une projection de l'espace des possibles sur le sous-espace vectoriel engendré par nos préférences supposées, et calculées par l'algorithme) : sélection personnalisée de sites d'information ou de consommation en réponse à une recherche.

Une vision avant-gardiste du big-data, passé aujourd'hui dans le langage commun ; avec la découverte de l'ADN et son alphabet à quatre lettres A-C-G-T, une nouvelle façon de voir l'homme : nous sommes aussi de l'information ; avec internet, semble émerger au début des années 1990 la société de la communication, représentée par le symbole @ (l'adresse), laquelle semble évoluer au début des années 2010 en société de l'information, représentée par le symbole # (le mot-cléf) — qui invite à la synthèse et à la concision : s'exprimer en un nombre limité de caractères et simplifier la pensée !

Ainsi devions-nous craindre d'un futur totalement soumis à l'algèbre ? Nous préparer à résister, comme les hommes-livres de Ray BRADBURY, en retrouvant notre subjectivité (*****) ? Sans doute, et aussi en apprenant à comprendre et maîtriser une nouvelle technologie ; laquelle ne convoque en soi aucune morale, aucune éthique. Pour moi, elle est ou n'est pas ; la responsabilité d'en expliquer les limites incombe à ceux qui la conçoivent et la commercialisent — de l'expliquer vraiment, non pas en se cachant derrière un mode d'emploi ou des conditions générales d'utilisation ; la responsabilité de la contrôler ou de l'interdire incombe au politique, c'est à dire à tous — et en conseil, aux plus éclairés d'entre nous.


"Matrix", un film de Laurence & Andrew WACHOSWSKI, avec Keanu REEVES et Laurence FISHBURN, 1999 
"Truman Show", un film de Peter WEIR, avec Jim CARREY et Natasha MAC ELHONE, 1998
(*) U2 — "One" (https://www.youtube.com/watch?v=BgZ4ammawyI)
(**) Françoise CHATELIN — "Valeurs propres de matrices" (Masson, 1995) 
(***) Charles DUHIGG — "The Power of Habbits" (Random House Trade Paperbacks, 2014) 
(****) Kevin SLAVIN "How Algorithms Shape Our World", TEDTalk (https://www.youtube.com/watch?v=ENWVRcMGDoU&t=185s)
(*****) Céline CURIOL — "Permission" (Actes Sud, 2007)