dimanche 30 avril 2017

Qui se ressemble s'abstient ?

www.europe1.fr


Je ne connais rien à la Philosophie ; rien à l'Histoire ; rien à la Politique — ou presque rien, ce qui me pousse à commenter une publication de Raphaël ENTHOVEN sur facebook, faisant suite à une de ses chroniques radiophoniques, dans laquelle il s'exprime en ces termes : "Avec Emmanuel MACRON les Insoumis ne partagent rien. De lui, ils détestent tout. En revanche, ne leur en déplaise, les Insoumis partagent avec Marine LE PEN des positions cousines sur l'OTAN, la Syrie, la Russie, l'Europe, la retraite à 60 ans, le protectionnisme, le 'dégagisme', la haine des médiacrates et des oligarques, la confusion de Macron et de Hollande, l'ambition d'être les candidats 'du peuple', le rejet des traités de libre-échange, etc. Seulement, c'est le FN, et le FN (aux yeux d'une majorité d'insoumis) c'est le Diable ! C'est le mal absolu. C'est le méchant parti raciste... De sorte que ce qu'on présente comme une alternative impossible entre le Charybde libéral et la Scylla xénophobe est en réalité l'impossible aveu d'une profonde convergence des "Insoumis" avec les idées et le projet de la seconde..."

Pendant cette campagne présidentielle, je me suis parfois senti parfois proche de la France Insoumise (FI : cette lettre grecque, symbole de Philosophie, qui invite à réfléchir...) et je n'en suis pas un partisan ; je n'aimerais pas vivre dans un pays régi par l'intégralité de leur programme ni d'aucun autre parti ou candidat d''ailleurs, même celui qui a ma préférence...
 
Cependant, je ne partage pas la vision proposée par Raphaël ENTHOVEN, laquelle unifie en quelque sorte la France Insoumise et le Front National : convergences apparentes sur la forme : Marine LE PEN et Jean-Luc MELENCHON sont deux tribuns ; sur le fond : il me semble important de réfléchir sur les raisons qui poussent à des propositions "similaires" ; des analyses du monde et des solutions proposées ; ces deux personnalités politiques n'ont pas les mêmes origines sociales, les mêmes motivations, les mêmes soutiens ; la construction du programme de FI procède d'un travail collectif, engagé depuis plusieurs mois, avec des débats internes — il contient des propositions que je trouve originales, couvrant un large spectre de problématiques et me semble très complet ; celui du FN émane directement de la tête et les militants l'appliquent et le déclinent ; je le trouve simpliste, réducteur et mensonger ; les deux partis ne postulent pas la même vision de l'homme, de l'économie ; des questions sociales, environnementales, culturelles, etc.

La formule de profonde convergence employée par Raphaël ENTHOVEN me choque et je la trouve simplificatrice.

L'histoire et fondements d'idées de ces parti/mouvement sont différents ; je trouve que la personnalité de Jean-Luc MELENCHON est parfois dangereuse, voire agressive, et que certaines de ses positions sont douteuses et très critiquables ; cela ne me fait aucun doute, et pour autant, elles peuvent se discuter avec ses électeurs et militants, en parlant d'idées, en faisant référence à des valeurs, au sens de l'histoire, de la géographie, etc.. J'en ai fait l'expérience concrète sur un marché avec des militants — que j'ai trouvé convaincants, sûrs d'eux, voire arrogants, et aussi ouverts sur les questions sensibles (comme celle des alliances militaires, de la construction européenne, de la politique internationale) ; j'ai aussi apprécié leur volonté d'expliquer plus en détail les propositions de leur mouvement ; pour moi, ils jouent le jeu de la démocratie, avec sincérité ; avec toute la bonne volonté du monde, je trouve impossible de faire de même avec les sophistes du FN : il n'y a pour moi pas de débat serein, honnête ou apaisé avec eux — je me demande si Raphaël ENTHOVEN a déjà essayé avec les uns ou les autres, pour tester son affirmation de profonde convergence.

Pour moi, il existe bel et bien une différence nette entre ces parti/mouvement ; que les électeurs se trompent quant à leurs intérêts est une chose ; qu'ils perdent des repères en est une autre ; et dans ce contexte, je trouve la chronique de Raphaël ENTHOVEN intellectuellement malhonnête et paresseuse.

Pour ma part, j'ai fait mon choix sur le vote au second tour de cette élection ; je comprends aussi que certains militants, électeurs de Jean-Luc MELENCHON, dont je déplore le silence ambigu de sur ce second tour, ne souhaitent pas voter pour Emmanuel MACRON ; au-delà de la simplification proposée par Raphaël ENTHOVEN, je comprends que le positionnement du mouvement FI est clair : il propose à ses électeurs du premier tour trois alternatives, débattues collectivement : abstention, vote blanc ou vote pour Emmanuel MACRON — avec une volonté affichée de convaincre ceux qui, parmi leurs électeurs tentés d'un votre en faveur de Marine LE PEN, de ne choisir que parmi ces trois alternatives ; et que cela sera leur travail de terrain pour cet entre-deux tours. Une façon pour eux de dire que si Marine LE PEN est élue, cela sera d'abord grâce à — ou à cause de — ceux qui auront voté pour elle, pas à cause — ou grâce à ceux qui n'auraient pas choisi de voter Emmanuel MACRON.

D'autres messages sont possibles : comme celui d'un vote de barrage, pour des raisons qui appartiennent à chacun ; il peut donner des résultats ; pour ma part, j'ai fait ce choix : que Madame LE PEN fasse un score aussi faible que possible ; parce que des valeurs communes devraient être plus fortes que nos divisions politiques, qui sont assez inutiles s'agissant de ce vote du 7 mai ; juste, ENSEMBLE, se donner espoir, comprenez-vous ? Contribuer à battre Madame LE PEN à la loyale et dans les urnes ; retrouver de la fierté de faire front à gauche pas un truc d'obéissance à une quelconque prescription médiatique et politique ; juste des gens, ensemble. Faire vivre nos valeurs, concrètement, et ensemble. Pour la suite, c'est autre chose. Je dois être un rêveur ; et je regrette que certains parmi les Insoumis ne fasse pas ce pari. Mais sans illusion : ce vote s'avérer inefficace et engendrer de la frustration ou de la colère si il n'était pas entendu par Emmanuel MACRON alors élu Président.

vendredi 28 avril 2017

Plus belle la vie

(c) HBO, 2005


Six Feet Under — SFU pour les aficionados ! — est une série télévisée américaine en 63 épisodes créée par Alan BALL et diffusée entre le 3 juin 2001 et le 25 août 2005 sur la chaîne américaine HBO (*). Elle raconte le quotidien d'une famille possédant une société de Pompes Funèbres à Los Angeles ; Fisher & Sons, fondée par le père de famille Nathaniel FISHER. À sa mort (lors du premier épisode de la série), ses deux fils, Nathaniel Jr, qui a toujours dit ne jamais vouloir prendre la suite de son père — et finalement assumera ce destin, et David, homosexuel introverti — et dévoué corps et âme à l'entreprise familiale, reprennent l'affaire dont ils viennent d'hériter ; Ruth, veuve de Nathaniel FISHER, doit assumer son rôle de femme et non plus juste d'épouse — et représente la quête de soi ; Claire, benjamine de la famille, s'efforce de trouver sa voie — qu'elle trouvera en devenant photographe. Autour de la famille gravitent d'autres personnages : Brenda, la surdouée qui a fait l'objet d'un livre de psychologie et qui a renoncé à son haut potentiel intellectuel pour se consacrer au soutien de son frère Billy, schizophrène et artiste ; Federico, le thanatopracteur bourreau de travail : d'origine mexicaine, il épaule la famille FISHER — et deviendra leur associé : ascension sociale à l'américaine ! Keith, policier au grand coeur, compagnon de David et Lisa.

J'ai découvert cette série sur le tard, après sa diffusion en langue française sur Canal+ ; j'ai eu l'occasion d'en regarder un ou deux épisodes par hasard, en sentant qu'il s'agissait là d'une série plutôt remarquable. Je me dis même que dans quelques années, lorsqu'un sociologue/historien des médias/ parlera/écrira sur le genre des séries télévisées, il pourra prendre SFU comme objet d'étude !

J'ai pris le temps de visionner ensuite l'intégralité des épisodes sur DVD ; en langue anglaise, par plaisir d'entendre le jeu des acteurs dans sa version originelle. Je trouve que cette série est la plus aboutie de toutes que j'ai eu l'occasion de regarder : un casting idéal (**), où chaque acteur donne véritablement vie au personnage qu'il incarne ; le format de la série permet aussi de les connaître, de les voir évoluer — de façon plus subtile et plus lente que ne le permet un film, qui se construit de façon synthétique ; une photographie incroyable (la lumière d'hiver de Lors Angeles, en particulier ; les cadrages choisis au millimètre), l'intelligence du scénario (la durée choisie pour cette série était initialement de cinq saisons ; le succès commercial n'a pas fait dévier les auteurs et producteurs de ce projet initial, ce qui lui a donné profondeur et cohérence) ; le format immuable : dans la séquence pré-générique, nous assistons à la mort d'un être humain ; tout âge, toute condition sociale, toute circonstance (tragique, grotesque, comique, soudaine, banale, intolérable, normale, inadmissible, violente, naturelle, attendue, hilarante : toute la condition humaine est là...) ; les personnages côtoient la mort, mais c'est, à la manière des Cinq Méditations de François CHENG (***), de la vie dont il nous parlent — un memento mori moderne, qui nous fait expérimenter la palette des émotions ; pour ma part, j'ai versé beaucoup de larmes en regardant cette série : de joie, de tristesse, de rire — et éprouver un peu de bonheur d'être en vie !


(*) https://fr.wikipedia.org/wiki/Six_Feet_Under_(s%C3%A9rie_t%C3%A9l%C3%A9vis%C3%A9e)
(**)
Peter KRAUSE Nathaniel « Nate » Samuel FISHER Junior
Michael C. HALL : David James FISHER
Frances CONROY : Ruth O'CONNOR-FISHER (puis SIBLEY)
Lauren AMBROSE : Claire Simone FISHER
Rachel GRIFFITHS: Brenda CHENOWITH (puis FISHER)
Jeremy SISTO : William "Billy" CHENOWITH
Freddy RODRIGUEZ: Hector Federico « Rico » DIAZ
Justina MACHADO: Vanessa DIAZ
Mathew ST PATRICK: Keith Dwayne CHARLES
Richard JENKINS: Nathaniel Samuel FISHER Senior
Lili TAYLOR: Lisa KIMMEL-FISCHER
(***) François CHENG — "Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie" (Albin MICHEL, 2013)

jeudi 27 avril 2017

Zofia RYDET

 (c) Zofia RYDET, 1978-1990
http://www.jeudepaume.org


J'ai apprécié l'exposition de Zofia RYDET, présentée au Château de Tours par le musée du jeu de Paume — pour les tourangeaux, au passage, une bonne nouvelle que de savoir que ce lieu d'exposition et le partenariat avec le musée parisien sera à l'avenir préservé !

Je n'avais pas spécialement envie de découvrir ce "Répertoire" — sur un a priori : j'imaginais ces clichés durs, tristes et froids ;  en fait, le contraire : j'ai trouvé cette collection de photographies prises sur une vingtaine d'années plutôt réjouissante ; parce qu'humaine, profondément. Et qu'il me semble que prendre le temps de voir, et revoir, les images permet de découvrir une photographe humaniste qui n'emploie pas les codes habituels de ce genre.   

Zofia RYDET a sillonné son pays à la rencontre de ses habitants — modestes et simples ; elle utilise pour les photographier peu ou prou le même procédé, qui d'emblée ne laisse pas beaucoup de place au sujet : isolé au milieu de son environnement quotidien et cadré au grand angle, avec une composition reproduite de clichés en clichés ; selon les mots de la photographe, chaque individu semble à première vue un "simple objet" parmi ceux qui les entoure ; j'ai trouvé d'abord ces propos durs et sans empathie ; et paradoxalement, j'ai trouvé ensuite que ce parti-pris et ce regard ne déshumanise pas : tous ceux qui ont bien voulu poser devant l'objectif dévoilent ainsi pudiquement ou fièrement toute leur singularité et leur simplicité ; leur force et leur charisme. 

mercredi 26 avril 2017

Daily Rituals

(c) InfoWeTrust, 2014
https://infographwetrust.files.wordpress.com


J'ai apprécié la lecture de ce livre de Masson CURREY, où l'on découvre comment certains créateurs (écrivains, peintres, compositeurs, musiciens) utilisent le temps à leur disposition et comment cela peut également influencer leur oeuvre ; pour beaucoup, la journée-type semble invariable — et marquée par quelques obsessions (ainsi, selon ce journaliste, Ludwig VAN BEETHOVEN prenait-il le soin de compter un-à-un les grains de café avant de les moudre, pour sa dose quotidienne de caféine) ; l'impression que je garde est que pour la majorité de ces great minds, la créativité est souvent le fruit d'une rigueur et d'un labeur plutôt cadré, ce qui peut être loin de l'image romantique que j'aime parfois à me faire d'un artiste (pour d'autres, évidemment il est impossible de créer sans une forme de chaos) ; j'aime quand de simples récits comme ceux de "Daily Rituals" bousculent mes idées préconçues !   


Mason CURREY — "Daily Rituals" (Picador, 2013)

mardi 25 avril 2017

Here, There & Everywhere

(c) Universal Picture, 2001


J'ai apprécié les visions que délivre David LYNCH dans ses films ; aujourd'hui je les trouve trop cérébraux et mentaux et je n'ai pas envie de les revoir ; il me reste leur souvenir, comme celle de cette séance avec H. et N. au cinéma Katorza à Nantes — sorti en novembre 2001, "Mulholland Drive" nous avait laissés tout aussi enchantés, soufflés... que perplexes ! Nous avions l'habitude de prendre un verre après chaque projection ensemble, pour parler du film que nous venions de voir ; là, le silence s'est d'abord fait (c'est, si ma mémoire est bonne, avec ce mot que se conclut le film :  "Silencio !", qui évoque la séquence finale du "Mépris", dont l'histoire se déroule aussi autour de la création d'une oeuvre de cinéma).

Je me suis simplement risqué à cette explication : il s'agit d'un film où nous est donné à voir ce qui se passe — et ce qui aurait pu se passer : un entrelacement des deux faces d'une même histoire.

Un film que j'ai trouvé par ailleurs très beau, dans sa réalisation, dans sa photographie ; le choix des actrices, véritablement magnétiques et parfaites pour le rôle qu'il leur est demandé de jouer, des personnages auxquels elles donnent corps — et esprit.  

J'ai aussi repensé à ce que permet le cinéma ; et à ce commentaire d'Etienne KLEIN à propos du film de Joël et Ethan COEN, "Un Homme simple" : pour le physicien spécialiste de la Mécanique Quantique, le personnage principal était à la fois "ici, partout et nulle part" — il le voyait comme une probabilité (ou une fonction d'onde, pour employer le jargon de la MQ).

Dans "Mulholland Drive", les deux personnages semblent incarner le principe de l'intrication quantique — comme leur histoire d'amour : elles ne peuvent exister l'une sans l'autre, et vibrent à la même fréquence ; les deux parties du film me semblent aussi représenter le principe d'indétermination : elles correspondent à deux possibles, équiprobables — et le spectateur peut être invité à choisir laquelle des deux correspond à la réalisation, et l'autre à l'abstraction.

Le génie formel et narratif de David LYNCH est ainsi de faire coexister différents possibles : je vois alors la structure de ce film comme un arbre de choix vu par la tranche ; là où par exemple, Alain RESNAIS nous invite, dans "Smoking, No Smoking", à explorer de façon plus systématique les différentes branches d'un arbre des possibles (en nous livrant le "Ou Bien" à chaque noeud), et là où, dans "Un Jour sans fin", Harold RAMIS redéfinit chaque jour la même branche  — illustrant par là le concept de l'éternel retour, ou imaginant Sisyphe au fond et enfin heureux !

David LYNCH est, dit-on, adepte de la médiation : il compare la recherche des idées à une pêche : "Pour trouver de gros poissons, il faut aller chercher profond", affirmait-il mi-sibyllin, mi-sérieux, à l'occasion d'une conférence de presse donnée au festival de Cannes en 2001.  Je trouve qu'il propose aussi avec ce film une plongée dans le monde intérieur d'un être humain (idée qu'il reprend de façon centrale dans "Inland Empire" ; le titre est explicite à ce sujet : pendant près de trois heures, nous contemplons les états d'âmes et l'esprit d'une actrice, rendus par des sons et des images — avec ennui, dégoût, ravissement, c'est selon) ; et il réalise avec "Mulholland Drive" une prouesse visuelle et narrative, celle de nous faire expérimenter collectivement ce que nous vivons tous intérieurement : dans notre présent, notre esprit aussi vagabonde, entre présent et futur, entre possible et putatif. Il suit pour moi ce que j'ai compris de la philosophie Bouddhiste, qui est de découvrir la nature même de l'esprit — le caractère illusoire de nos sensations, de nos émotions et de nos pensées ; une illusion qui est aussi l'essence de l'art cinématographique ! J'ai retrouvé ce principe de mise en scène de l'esprit promeneur et intérieur dans un des courts métrages de mon ami Guillaume ; intitulé "Promeneuse", et porté par Clothilde HESME : la marque d'un esprit brillant !

"Mulholland Drive" possède aussi une structure de mise en abîme : nous assistons aussi à un film en train de se faire ; il raconte aussi par le grotesque, l'inquiétant, le bizarre, Hollywood et les Studios ; les enjeux de pouvoir et ses coulisses : exigences des producteurs, caprices des acteurs, égos des réalisateurs — dans une ambiance qui m'évoque les romans noirs de James ELLROY.

Il nous convie aussi à une balade dans les lumières de la Cité des Anges, avec un magnifique travail d'ambiance nocturne et diurne ; que je retrouve dans une autre dimension avec "Collatéral" (unité de temps — une nuit — de lieu — Los Angeles — et d'action — un chauffeur et un tueur embarqués dans un taxi) ; ce film tourné de nuit, avec une caméra très sensible aux variations de lumières, oppose un prédateur et un observateur, en voyage vers une lutte finale — une dualité que nous portons tous : être dans la contemplation ou dans l'action ? C'est aussi ces deux polarités que je trouve portées par les deux personnages de "Mulholland Drive" — une beauté émerge de ces deux mouvements, de ces deux énergies.

Quelles que soient nos affinités pour un cinéaste, et son écriture cinématographie, ses oeuvres nous touchent lorsqu'elles parlent subtilement, et pour moi magistralement, de notre condition humaine ; et quand, par la magie du langage visuel, elles invitent chacun à découvrir l'universel.  


"Smoking / No Smoking", deux films d'Alain RESNAIS, avec Sabine AZEMA et Pierre ARDITi, 1993
"Mulholland Drive", un film de David LYNCH, avec Naomi WATTS et Laura HARRING, 2001
"Un Jour sans fin", un film de Harold Ramis, avec Bill MURRAY et Andie MAC DOWELL, 2003
"Collatéral", un film de Micahel MANN, avec Jamie FOX et Tom CRUISE, 2004  

lundi 24 avril 2017

Défaite

www.leparisien.fr


Ce matin, je suis déçu et inquiet à la fois ; déçu de voir que les idées que portait Benoît HAMON n'ont pas convaincu — les circonstances de cette campagne ne le permettaient tout simplement pas ; et certains cadres du PS n'attendaient que cela ! Et inquiet quant à la suite des prochaines échéances ; la présence de Marine LE PEN au second tour (les mensonges, les simplifications et les manipulations qu'elle incarne) ; j'ai apprécié le discours de défaite de Benoit HAMON, qui ne me fait pas un instant regretter mon choix au premier tour : honnêteté et dignité pour moi le caractérisent — ainsi que son appel sans ambigüité à voter pour un adversaire politique, en faisant la distinction entre lui et la candidate du parti d'extrême droite ; je suis inquiet devant certains aspects du programme de gouvernement que propose Emmanuel MACRON, — et je n'ai aucune illusion sur ce candidat (*) et le "renouveau" auquel il invite — et voterai cependant pour lui, afin de ne pas laisser le champs aux idées, discours et comportements de haine ; et parce qu'il émergera peut-être de sa probable élection des propositions positives et de l'espoir.
 
Je garde aussi un souvenir ému de ce premier tour, avec cette anecdote toute personnelle : ma grand-mère est atteinte de la maladie d'Alzheimer ; je suis inquiet pour elle, de savoir comment elle va vivre ses dernières années ; elle vit pour l'instant chez elle et reste autonome : hier, elle est allée d'elle-même voter au premier tour de l'élection, en revenant de son marché ; j'étais content pour elle et en lui demandant si elle savait pour qui elle avait voté, elle m'a dit qu'elle ne s'en souvenait plus... J'attribue cette réponse à une manifestation de sa réserve habituelle sur ce sujet — et j'espère tout de même qu'elle n'a pas déposé par erreur un bulletin noir dans l'urne !  


(*) https://www.politis.fr/articles/2017/04/video-monique-pincon-charlot-macron-est-le-candidat-des-milliardaires-36713/ 

dimanche 23 avril 2017

Post Scriptum

(c) Raymond DEPARDON, 2012
http://www.elysee.fr


Lorsque Raymond DEPARDON — dont je me souviens du documentaire qu'il a réalisé sur la campagne de Valéry GISCARD D'ESTAING (*) — a dévoilé la photographie officielle de François HOLLANDE, il en a surpris plus d'un : ce cliché semble, à différents points de vue, raté ; à l'image d'un quinquennat qui s'achève dans une drôle d'énergie ; et d'un homme qui est apparu peu soigneux ou soucieux pour son image — hésitant et confus, évidemment ; courageux et combatif également.

Je ne partage pas complètement un point de négatif vue sur la présidence écoulée ; et je pense même que nous regretterons François HOLLANDE, dont le bilan n'est pas à mon avis aussi mauvais qu'il a été souvent présenté dans les mois précédents les primaires d'une partie de la droite et de la gauche (par exemple : le progrès apporté  avec la concrétisation du mariage pour tous, de l'assurance chômage des intermittents du spectacle ; le courage d'engager certaines opérations militaires ; la droiture dans la gestion des crises ; un exercice du pouvoir présidentiel assez modéré et apaisé). Le programme de gouvernement d'un candidat, d'un courant et, au mieux, d'un parti et d'une équipe, fixe avant de prendre la mer, un cap, dans des conditions idéales — ou désirables ; il donne un espoir, une envie. La réalité de la navigation est tout autre et oblige à faire des choix, des compromis — et à décevoir, inévitablement.

Que la déception soit devenue désespérance est peut-être ce qui a marqué le quinquennat de François HOLLANDE ; je regrette pour ma part son manque de conviction quant aux choix économiques — sources de déception et de frustration pour ceux qui portent les "valeurs de gauche" — et sa décision de nommer de Manuel VALS comme Premier Ministre, avec qui il a fait preuve à mon sens :
  • d'une fermeté disproportionnée quant à question de la déchéance de nationalité ; j'aurais attendu (naïvement) d'un "pouvoir éclairé" qu'il ne confonde pas émotion et raison : contre le réel risque terroriste, lequel entraîne pour chacun des conséquences psychologiques sans commune mesure avec son occurrence, que peut un changement constitutionnel de cette nature — si ce n'est entraîner un peu plus de défiance en la "Fraternité", si délicate à faire vivre entre "Liberté" et "Egalité", et dont nous avons besoin dans l'adversité ? 
  • d'un manque d'écoute obstiné quant à la loi travail ; j'aurais attendu (encore plus naïvement) d'un "pouvoir de gauche" de l'ouverture sur un sujet comme celui. Cette loi a suscité désapprobation et manifestation ; sujet délicat que celui du travail et de son organisation ; ses effets sur l'économie, l'emploi, l'amélioration des relations sociales ne se seraient sans doute pas manifesté avant la fin du quinquennat ; engagé dans un rapport de force sans issue, le recours au 49.3 résonne comme un mépris envers les interrogations et inquiétudes de ceux qui lisaient exclusivement dans ce projet une forme de régression (ce qui est je le crois une vision incomplète ; par exemple, je pense que proposer un "droit à la déconnexion" est une mesure de progrès qui prend acte des transformations du travail et des conséquences qu'elles induisent), alors que les conditions de vie et de travail deviennent pour beaucoup plus difficiles — pourquoi ne pas avoir pris acte de cette opposition et avoir proposé de repenser ce texte à l'occasion des échéances électorales à venir, d'en avoir fait un sujet de débat et de choix ? 
J'ai, je le crois naïvement, des "valeurs de gauche" — pour caricaturer le propos, je suis en particulier attentif à la redistribution collective des richesses ; ma situation personnelle a fait que pendant de nombreuses années, je disposais d'un revenu confortable ; et d'un reste à vivre largement au-dessus de la moyenne nationale (sans pour autant être spectaculaire) ; j'ai ainsi souvent voté et fait des choix de gestion allant "contre mon intérêt", réellement ; en même temps j'ai travaillé dans le monde de "l'entreprise marchande" (les qualificatifs marqués par des guillemets ne revêtent à mes yeux aucune connotation particulière) et j'ai apprécié travailler et échanger avec quelques chefs de petites entreprises ou commerçants, au gré de rencontres personnelles ou professionnelles — j'admire le sens de leur engagement pour leur activité, l'énergie dépensée pour faire vivre leur entreprise, les risques qu'ils prennent, les situations qu'ils gèrent. Je crois aussi au dialogue social dans le monde du travail — avec les situations de rapport de force et les compromis qui en découlent ; l'argent n'a à mon sens aucune connotation particulière (**) : je le vois comme un moyen — c'est lorsqu'il devient une fin, une valeur en soi que j'éprouve de la colère, et parfois de la désespérance face aux excès que les inégalités provoquent et qui me sont inacceptables ; et c'est simplement pour cela que je pense nécessaire de le contrôler (qu'on songe par exemple qu'un candidat comme Jean-Luc MELENCHON propose de borner les revenus dans une échelle de 1 à 30, quand Henry FORD estimait souhaitable une échelle de 1 à 7 sur les revenus du travail, en dit long sur ces excès et les marges de manoeuvre à disposition...) ; qu'il s'agit d'un choix conscient, émanant d'une volonté et de décisions politiques concrètes plutôt que d'un mécanisme économique abstrait et invisible.

J'ai aussi, comme beaucoup, mal enduré les discours dominants du quinquennat de Nicolas SARKOZY autour de "la valeur travail" (et l'équivalence implicitement formulée dans l'usage des mots entre "travail" et "argent" ; éludant ainsi d'autres dimensions au travail : rôle social, aspects non-marchand, et parfois souffrance) : pour moi, en entretenant une confusion entre assistance et assistanat, ils ont contribué à faire reculer les élans de solidarité, les mécanismes de redistribution des richesses et les choix de mutualisation des risques — lesquels ne s'opposent pas à mon sens au sens d'un économie au service du plus grand nombre des citoyens.

Il reste à souhaiter que nous retrouvions l'espoir ; je vois notre pays globalement prospère, riche en ressources, en talents — peut-être l'issue des prochaines élections ne sera-t-elle pas aussi catastrophique qu'annoncé (le pire n'est pour moi pas certain à l'échelle collective) ; elle nous fera peut-être entrer symboliquement ou factuellement dans une VIème République, où nous aurions abandonné la croyance en un homme providentiel et instillé à nouveau un sens plus collectif au pouvoir.


(c) Catherine CREHAGE, 2017
https://undessinparjour.wordpress.com


Je choisis aujourd'hui de voter pour Benoît HAMON ; je me réjouis de ce choix : pour la première fois depuis que je suis électeur, j'ai la chance de pouvoir prononcer un vote conforme dans les grandes lignes à mes aspirations, mes opinions et mes valeurs — ni vote "utile", ni vote "par défaut", pour cette élection qui par ailleurs invitait plus que les autres à le faire !

Il ne sera pas présent au second tour : il n'aime pas assez le pouvoir et en a conscience — il l'assume, il a aussi préféré une campagne fondée sur un programme, et je le crois sincère dans une pratique plus collective du pouvoir ; il a présenté son programme de façon "trop académique" — pas forcément avec le soucis de plaire, avec une ambition de faire progresser de nouvelles idées, une lecture du monde plus positive, sans en éluder les problèmes.

Il est possible de trouver à redire pour tout homme politique ; cela est nécessaire et salutaire pour certains, s'agissant de leurs actions ; pour les autres, il suffit de chercher (s'engager, c'est s'exposer ; tout en restant intègre — c'est une croyance que j'ai à son égard, pas une certitude — le candidat du PS n'échappe, pas plus que les autres candidats, à ses contradictions et ses limites ; en particulier pour lui celles d'appartenir à un parti de gouvernement et d'y être tenant d'un courant parfois en rupture avec une ligne majoritaire). Dans des circonstances de campagne "défavorables" à son endroit, il a porté cependant pour moi un programme orienté vers l'avenir, prenant acte des changements que nous vivons collectivement — et apportant des propositions en forme d'espoir, comme par exemple :
  • sur l'organisation et la place du travail dans une société ; le projet de Revenu Universel d'Existence ne m'apparaît pas si utopique que cela : il est mis en oeuvre dans certains pays nordiques, il existe des proposition de financement (***) ; chaque année, des sommes considérables s'envolent dans des fraudes de vaste ampleur (TVA, CO2, etc...), vol à la collectivité, et dont l'ampleur est sans commune mesure avec les "pertes et profits" des dispositifs de solidarité. L'argent dort aussi caché dans des paradis fiscaux, attendant pour ses détenteurs des supposés jours meilleurs : énergie et ressource disponible, qui manque aussi pour financer des projets d'envergure et d'intérêt pour les communautés d'hommes. Cette proposition rappelle aussi que nous formons une société grâce à la solidarité, que le travail n'est pas seulement associé à la production de biens matériels ou immatériels entrant dans la sphère marchande ; qu'une contribution pour tous est aussi faite de l'énergie de chacun, et pas seulement à des fins de production — à cet égard, je ne trouve ni juste, ni honnête de balayer cette idée sous le prétexte qu'elle encouragerait une forme d'assistanat (je crois que les aspirations de l'immense majorité sont celles de l'épanouissement et du sentiment d'appartenance à une collectivité ; de la fierté, du plaisir ou du sens à oeuvrer, chacun à son échelle — d'en vivre dignement et non de "profiter indument d'un système") ;
  • sur l'évolution des modes de production, de consommation, de répartition des richesses ; revenir à un mode de vie individuel comme collectif plus sobre, social et écologique ; engager une transition énergétique et technologique — et utiliser à cette les talents de ceux qui disposent  du savoir-faire pour les orienter à des fins de progrès partagés (par exemple, aujourd'hui, les ingénieurs savent concevoir des produits "durables" et l'obsolescence programmée m'apparaît comme détournement de leurs compétences et connaissances à des fins inutiles pour 99% de la population, ce qui sape les énergies collectives et entretien une défiance envers la technologie, alors qu'elle sera l'un des contributeurs aux solutions des défis évoqués).    
Je reste assez inquiet en attendant le résultat de ce premier tour — et des suivants ; je sais que le candidat qui émergera ne sera pas en accord avec mes choix ; et je fais le pari qu'après cette campagne, certaines de ces propositions trouveront une crédibilité et une acuité plus forte dans l'imaginaire collectif — et je l'espère un prolongement dans de futures décisions ou législations.


(*) "1974, une Partie de Campagne" de Raymond DEPARDON, avec Valéry GISCARD D'ESTAING (1974)
(**) Emile ZOLA "L'Argent" (Editions Gervais CHARPENTIER, 1891)
(***) Baptiste MYLONDO "Financer l'allocation universelle", Le Monde Diplomatique, Mai 2013 / https://www.monde-diplomatique.fr/2013/05/MYLONDO/49066

samedi 22 avril 2017

Left & Right

(c) David MAC-CANDLESS, 2010
http://www.informationisbeautiful.net


J'aime beaucoup la vision que propose David MAC-CANDLESS sur différents sujets et la façon qu'il choisit de représenter l'information : faits, idées et croyances — comme dans cette apparente opposition synthétique entre droite et gauche politique aux Etats-Unis (les couleurs du schéma ci-dessus sont inversées par rapport à l'usage... et se conforme à la représentation française !).

Je crois aux différences et je sais que sans les polarités, la vie ne pourrait s'épanouir.

S'agissant de politique, je crois plutôt "aux valeurs de gauche", qui pour moi signifient : sens du collectif, égalité entre les citoyens (mêmes droits et mêmes devoirs pour tous), redistribution des richesses, primauté du politique sur l'économique (c'est à dire une économie orientée vers la vie et pour l'homme) ; à un socle de droits fondamentaux, à la garantie d'une "décence commune" (*) : sécurité (sociale, matérielle, intellectuelle), accès pour tous à la santé, à l'éducation, à la culture, à la justice.

Je crois à la mutualisation des risques : à un système organisé collectivement plutôt qu'individuellement (à l'échelle d'un pays, d'une entreprise, d'une communauté d'hommes) : que l'union fait la force contre l'adversité ; un principe fondateur, celui que "les bien portants — dans tous les sens du terme — contribuent pour les moins bien portants" : les uns pouvant devenir les autres selon les circonstances...

Je crois à l'intérêt des 95% de la population mondiale — et nationale — lesquels s'opposent à ceux des 5%, les plus riches qui ont les clefs de l'avenir, et portent eux seuls cette responsabilité globale : parce qu'ils ont le pouvoir et la puissance que confère l'argent — ce qui ne dédouane pas pour autant les 95% d'agir à leur échelle, mais le bras de levier n'est pas égal, aujourd'hui faute d'une prise de conscience globale (**) ; même si leur hétérogénéité rend difficile une prise de conscience de leurs véritables intérêts communs, les 95% font ce qu'ils peuvent au jour-le-jour, et c'est déjà assez, en attendant mieux.

Je n'aime pas l'argent pour l'argent ; l'argent qui, lorsqu'il devient une fin en soi, détruit : l'homme, l'espoir, l'environnement ; et obère toute vision d'avenir, toute vision positive. Quand l'argent pourrait servir l'intérêt commun, en étant simplement un moyen ; je reprendrai à ce sujet les mots de John LENNON : "You may say i am a dreamer; but I am not the only one!"...

Je crois aussi à la liberté individuelle, à la diversité des talents, à l'initiative de chacun, à l'action innovante ; à la récompense du faire et de l'être, à la rémunération de la prise de risque (qu'elles soient matérielle ou spirituelle) — et parfois de la chance ; je pondère aussi l'égalité par l'équité (à condition qu'un cadre défini collectivement en fixe les règles) : nous sommes uniques et différents, c'est ce qui fait notre richesse — nos besoins, nos attentes, nos réalisations ont une part commune ; et une part individuelle.

Je préfère la solidarité à la cupidité — quelle que soit leur échelle ; j'écris ces lignes sur un ordinateur de la marque Apple : j'aime ses produits, leur finition (j'ai acheté mon premier MacBook il y a dix ans ; je l'ai utilisé pendant sept ans, il est utile à quelqu'un d'autre et fonctionne encore ; ces produits peuvent avoir une longue durée de vie ; nous savons produire et nous pouvons utiliser "durable", pour commencer) ; et je suis aussi en colère contre la politique fiscale, que je trouve cynique, de cette entreprise ; pour moi, un innovateur avec le poids (économique et médiatique) de la firme à la pomme pourrait aussi montrer un cap : être un innovateur total, dans les domaines sociétal et environnemental.

Je préfère alors l'esprit qui anime certains des commerçants de la rue que j'habite ; de certains chefs de petites et moyennes entreprises avec qui j'ai pu travailler ; entreprises locales, soumises aux règles et aides de leur communauté — avec les contraintes que cela implique ; ouvertes aussi sur le monde, à leur échelle. 

Avec toutes les difficultés que cela implique parfois, je préfère ce que font et sont les hommes à ce qu'ils pensent et votent ; je choisirais d'aller main dans la main avec une "personnalité de droite" avec qui je partagerais des valeurs fondamentales, lesquelles nous transcendent, et des actions communes, avec lesquelles construire. 

J'aime beaucoup cette phrase entendue si ma mémoire est bonne dans la bouche de Mona OSOUF, dont je ne conserve que l'esprit en la reformulant : "Faire vivre ensemble 'Liberté' est 'Egalité' est une tâche ambitieuse ; si en plus, on souhaite ajouter la 'Fraternité', cela devient très complexe ! (Mais cela vaut le coup d'essayer...) ".


(*) Jean-Claude MICHEA — "L'Empire du moindre mal" (Flammarion, 2007)
(**) http://www.sieclebleu.org/

vendredi 21 avril 2017

Algorithmes

(c) Warner, 1999


Je me suis souvent fait cette réflexion à propos du film "Matrix" : qu'il serait un bon support pour des cours de philosophie de Terminale S — une introduction originale au mythe de la caverne de Platon (je me souviens de mon étonnement lorsque notre professeur de l'époque nous avait fait un schéma au tableau pour nous en expliquer l'essence : j'ai failli m'exclamer "Mais cela ressemble à une salle de cinéma, cette caverne !" ; j'ai préféré taire cette remarque par peur du ridicule, ce qui était une sage décision...) ; il illustre simplement la question de notre rapport à la réalité : comment la "définissons-nous ?" (c'est à peu près en ces termes que le personnage joué par Laurence FISHBURNE interroge Néo, incarné par Keanu REEVES).

C'est aussi le chemin que parcourt Néo (Néo incarne évidemment la nouveauté ; son prénom est l'anagramme de "One" (*) — l'unique, l'élu, au charisme messianique ?) : celui d'une mise en question du réel, qui l'ouvre à l'éveil, à la connaissance — au-delà des apparences  (comme le dirait le Bouddha, dont Néo peut aussi être un double, ou un symbole).

A la manière du personnage du "Truman Show" qui devient libre et autonome à partir du moment où, contre tous, il s'aperçoit que le monde dans lequel il vit est le fruit du rêve des autres et non le sien ; et qu'il décide de le quitter pour vivre sa propre vie (éloge de la liberté ; la liberté totale reste cependant celle de la folie, affranchie de toute contingence réelle et matérielle ; une liberté dans l'absolue solitude, que personne ne souhaite gouter concrètement — éloge d'une certaine servitude volontaire...) !

Le film ne devrait pas intéresser aujourd'hui des étudiants qui sont nés au moment de sa sortie — les images ont vieilli, la faute à des effets spéciaux peut-être un peu passés de mode, qui ont toutefois inspiré un écriture nouvelle.

J'en garde un bon souvenir, même après l'avoir revu quelques années après sa sortie ; la séquence d'ouverture me faisait penser à l'incipit de "Vertigo" (avec cette course de sur les toits ; j'ai regardé les deux séquences et y ai trouvé des ressemblances) ; et c'est surtout le caractère visionnaire — et peut-être prémonitoire, j'ose le mot ! — du film sur la question de l'information, qui me semble la plus intéressante. Avec ce coup de génie cinématographique et mathématique : des chiffres s'écoulent comme une goutte d'eau sur une vitre par un jour de pluie, formant une colonne (un vecteur, pour employer un jargon algébrique !) ; ne subsiste alors qu'un chiffre ; et ainsi de suite, s'affichent les valeurs propres de la matrice (**) ; changement de repère : du chaos émerge un ordre, le monde devient plus simple !

De la masse de chiffres (ou de données), collectées dans cette matrice constituée de toutes les traces numériques que nous laissons aux gré de nos explorations, nos consultations et nos interrogations de la Toile, il est possible d'extraire des tendances et des corrélations qui alimentent des modèles de consommation économique et politique (***), construits à l'aide d'algorithmes super-efficaces, capables d'extraire une information pertinente — et sur le plan mathématique, ceux-ci sont, par essence, construits sur des méthodes de recherches de valeurs propres dans une matrice.

Que nous le voulions ou non, nous nourrissons ces algorithmes — sur laquelle se fonde une forme d'Intelligence Artificielle, qui semble acquérir en miroir nos qualités et défauts, et transforme notre vision du monde (****) ; dans le film, le méchant Mr. Smith (le monsieur Dupont, le type passe-partout — dans l'imaginaire, l'étranger est source de danger, pas l'homme tranquille...) est un algorithme ; celui qui peut aussi nous priver de notre libre arbitre, lorsqu'il se met à décider de tout, en nous proposant un monde numérique spécialement conçu pour nous (une projection de l'espace des possibles sur le sous-espace vectoriel engendré par nos préférences supposées, et calculées par l'algorithme) : sélection personnalisée de sites d'information ou de consommation en réponse à une recherche.

Une vision avant-gardiste du big-data, passé aujourd'hui dans le langage commun ; avec la découverte de l'ADN et son alphabet à quatre lettres A-C-G-T, une nouvelle façon de voir l'homme : nous sommes aussi de l'information ; avec internet, semble émerger au début des années 1990 la société de la communication, représentée par le symbole @ (l'adresse), laquelle semble évoluer au début des années 2010 en société de l'information, représentée par le symbole # (le mot-cléf) — qui invite à la synthèse et à la concision : s'exprimer en un nombre limité de caractères et simplifier la pensée !

Ainsi devions-nous craindre d'un futur totalement soumis à l'algèbre ? Nous préparer à résister, comme les hommes-livres de Ray BRADBURY, en retrouvant notre subjectivité (*****) ? Sans doute, et aussi en apprenant à comprendre et maîtriser une nouvelle technologie ; laquelle ne convoque en soi aucune morale, aucune éthique. Pour moi, elle est ou n'est pas ; la responsabilité d'en expliquer les limites incombe à ceux qui la conçoivent et la commercialisent — de l'expliquer vraiment, non pas en se cachant derrière un mode d'emploi ou des conditions générales d'utilisation ; la responsabilité de la contrôler ou de l'interdire incombe au politique, c'est à dire à tous — et en conseil, aux plus éclairés d'entre nous.


"Matrix", un film de Laurence & Andrew WACHOSWSKI, avec Keanu REEVES et Laurence FISHBURN, 1999 
"Truman Show", un film de Peter WEIR, avec Jim CARREY et Natasha MAC ELHONE, 1998
(*) U2 — "One" (https://www.youtube.com/watch?v=BgZ4ammawyI)
(**) Françoise CHATELIN — "Valeurs propres de matrices" (Masson, 1995) 
(***) Charles DUHIGG — "The Power of Habbits" (Random House Trade Paperbacks, 2014) 
(****) Kevin SLAVIN "How Algorithms Shape Our World", TEDTalk (https://www.youtube.com/watch?v=ENWVRcMGDoU&t=185s)
(*****) Céline CURIOL — "Permission" (Actes Sud, 2007)

jeudi 20 avril 2017

It's a book about...

Marcel PROUST (1871—1922)


J'ai lu les deux premiers tomes de "La Recherche du Temps Perdu" à l'âge de 25 ans — sans rien y comprendre et n'en retenir que le plaisir et l'étonnement procuré par la justesse de certaines descriptions, la beauté de certaines formulations et la pertinence de certaines réflexions ; et le jeu d'extraire de cette lecture des phrases qui me plaisaient et me parlaient, à la manière d'un orpailleur qui s'extasierait à trouver une pépite dans un fleuve trop profond pour lui — avec Marcel PROUST, cela peut se produire à une fréquence plus grande que pour un véritable chercheur d'or !

J'ai relu quelques pages à l'âge de 40 ans ; avec cette impression d'en mesurer la richesse et la profondeur — la toucher sans néanmoins être capable de la saisir... Aujourd'hui, je trouve cette lecture toujours très belle et souvent trop théorique ; je l'abandonne et je la réserve pour mes vieux jours. En les attendant — sans impatience particulière !  — j'ai donné avec plaisir mes quatre volumes de la "La Recherche du Temps Perdu" aux éditions de la Pléiade à quelqu'un qui en fera assurément un meilleur usage que le mien.

Je me réjouis en regardant ce sketch décalé des Monty Python — concours à l'absurdité toute britannique : résumer "La Recherche du Temps Perdu" en une minute et trente secondes (*) ! Je tente ma chance : "Il s'agit d'un livre qui raconte comment un jeune bourgeois parisien et peut-être normand, dépressif et insomniaque, décide de mettre à profit tout le temps à sa disposition pour enfin devenir écrivain..."

J'aime aussi le regard tendre porté par Alain de BOTTON sur l'oeuvre de Marcel PROUST (**) ; il y voit une invitation faite au lecteur à voir son monde avec les yeux de l'auteur : prendre le temps de l'observation ; porter attention aux moindres détails sur ce qui nous entoure (objets et paysages, personnalités et comportements, lumières et couleurs, textures et sonorités).

Notre temps est compté et nous avons souvent peur de le perdre — nous le retrouvons chaque jour par la création d'une oeuvre, peu importe sa nature : un repas, une conversation, une contemplation, un baiser, un geste, une phrase, un dessin, une photographie, un article, une pensée, une performance, un son, un tableau, une danse, un chant, un cours, un soin...


(*) https://www.youtube.com/watch?v=uwAOc4g3K-g
(**) Alain DE BOTTON "How Proust Can Change Your Life" (Picador, 1997)





mercredi 19 avril 2017

Bougies #2



Sur cette séance, je travaille encore avec les bougies de Gerhard REICHTER ; Thierry est derrière moi, et n'intervient plus directement : il me laisse chercher les solutions pour rendre la lumière ; je termine le dessin satisfait de moi !

lundi 17 avril 2017

Trop de notes...

(c) Orion, 1984


Je me souviens de cette séance de cinéma où j'ai découvert le film de Milos FORMAN, consacré en partie à la rivalité supposée entre Antonio SALIERI et Wolfgang-Amadeus MOZART (un beau sujet qui s'affranchit cependant de la réalité historique...) ; aux cinémas "Les Studios" à Tours, je découvrais vers l'âge de onze ans la puissance de cet art visuel. Je trouve magistral l'incipit du film : le vieux SALIERI se tranche la gorge dans un excès de folie, s'accusant d'être responsable de la mort de MOZART (*) ; le grotesque des serviteurs devant la grandeur de la tragédie qui sera racontée par la suite ; l'air lumineux de la "Flûte enchantée", en contre-point de la nuit qui accompagne le défilement du générique, tandis qu'on traîne SALIERI vers un hospice. 

J'aime l'écriture cinématographique, exercice de concision et d'ellipse ; et cette scène du film (**) dans laquelle on mesure tout ce qui sépare un créateur exceptionnel du commun des mortels ; parfois, il y a simplement trop de notes dans une composition, trop de mots dans un texte, ou trop de nuances de gris dans une photographie, trop de parfums dans un grand cru, pour des oreilles, des yeux ou des papilles — comme les miens ! — qui ne peuvent pleinement apprécier ce qui est offert...

Cette scène me rappelle le film de Jean-Luc GODARD, "One+One" : dans un exercice plus long, tout en plan-séquences contemplatifs, il filme les Rolling Stones en studio, dans leur processus de création ; la chanson "Sympathy for the Devil" prend forme sous nos yeux ébahis : hésitation dans la voix de Mick JAGGER, riffs de guitare très approximatifs de Keith RICHARDS — est-ce là le plus grand groupe de rock du monde ? Le travail ne suffit pas, il faut le génie ; et le génie ne suffit pas non plus...
   
Il y a quelques jours, j'observai le ballet assuré d'un ouvrier perché sur un camion qui contraignait momentanément le flux naturel des voitures, et provoquant par là l'impatience de certains conducteurs ; il entraînait d'un geste sûr une grue dont la pince serrait un container de verre à recycler ; je suis resté en admiration devant le mouvement délicat avec lequel il maniait l'imposante masse, laquelle dansait subtilement sous les vibrations provoquées par les saccades du mécanisme hydraulique de commande ; jusqu'à ce qu'il arrive à la déposer délicatement dans son réceptacle ; je lui ai adressé alors un discret applaudissement qu'il m'a rendu par un regard enjoué — nous sommes tous des MOZART du quotidien !


"Amadeus", de Milos FORMAN, avec Tom HULCE et Murray ABRAHAM-STELLO (1984)
(*) https://www.youtube.com/watch?v=qrAIDtyLlw0
(**) https://www.youtube.com/watch?v=H6_eqxh-Qok

dimanche 16 avril 2017

Irmeli JUNG / Amours Instantannées

Liv ULMAN, 1985 - (c) Irmeli JUNG


J'ai découvert, par le hasard d'une déambulation dans une librairie, la photographe finnoise Irmeli JUNG et ses portraits ; pour elle, photographier et aimer se confondent — elle photographie tout simplement avec le coeur. C'est ce que je ressens en regardant ses portraits, que j'aime particulièrement : au-delà de la maîtrise photographique, un véritable échange entre elle et ceux dont elle fixe les traits, un regard, un geste ou un attitude — l'essence d'une personnalité ; je reste sans voix devant ses clichés, son talent à rendre hommage à chacun — et même à faire esquisser un début de sourire à des personnalités que l'on devine parmi les plus austères ! Je me sens incapable d'écrire quelques mots qui feraient honneur à ce travail et je préfère pour cette fois utiliser ceux de la journaliste et auteure Josyane SAVIGNEAU, lus en introduction de l'ouvrage "Amours Instantanées" :

" Dans cette époque où la violence des rapports humains est présentée comme une vertu, où la courtoisie devient une pratique incongrue, Irmeli JUNG a choisi une voie difficile, celle d'une portraitiste volontiers austère, sobre, qui souhaite «donner aux gens une image d'eux-mêmes qui ne les mette pas mal à l'aise». A ceux qui lui reprochent sa volonté de «tirages doux», qui lui voudraient un regard décapant, révélant et exacerbant les défauts d'une personnalité, elle oppose une tranquille réserve, avouant un goût certain pour la nostalgie, voire une forme de mélancolie. Elle ne comprend pas pourquoi il faudrait ajouter à la dureté du monde.


Ermeli JUNG — "Amours Instantanées" (Editions Philippe REY 2016)

samedi 15 avril 2017

Louise & Claire



Je ne serais pas capable de dessiner un mouton pour Louise et Claire si elles me le demandaient ; mais les prendre en photo avec un mouton en chocolat, pourquoi pas ?!

vendredi 14 avril 2017

S'émerveiller

(c) Paquito, 2017
www.paquito.fr


Je viens de terminer avec grand plaisir la lente lecture de "S'émerveiller", essai de Belinda CANNONE, qui m'a enchanté — pour ne pas dire... émerveillé !

L'auteure se méfie paradoxalement des mots ; elle l'écrit elle-même : elle en connaît le caractère chimérique — et pourtant, j'ai reçu les siens comme un véritable cadeau : elle parle avec sincérité, simplicité et vérité de tous ces moments qui font de la vie un bonheur.

Elle pense l'acte de s'émerveiller, non de façon théorique (même si l'écriture et la lecture empruntent ce canal), mais de façon empirique ; par un récit de moments d'émerveillement, qu'ils soient joyeux ou douloureux, qu'elle ou d'autres ont vécus.

Elle nous rappelle que l'émerveillement naît d'une attention au présent ("être ici est une splendeur !") ; elle nous dit qu'il est accessible simplement ; et surtout, elle invite à le partager : par une image, un mot, un geste...

Je reçois cette joie par le pouvoir de la pensée et des mots ; et en posant le livre, je la ressens dans tout mon corps — avec l'envie de relire doucement ces pages, et surtout de les partager !


Belinda CANNONE — "S'émerveiller" (Stock, 2016)

jeudi 13 avril 2017

Mandela Way

Nelson MANDELA (1918-2013)


J'ai relu récemment cet article consacré au parcours, à l'histoire et au combat de Nelson MANDELA (*) ; cette lecture m'a rendu optimiste. Plus jeune, je ne connaissais de cet homme que le symbole qu'il représentait ; je me souviens aussi m'être enthousiasmé lors du concert organisé à Wembley en 1990 : évènement présenté comme exceptionnel, ce "Mandela Day" (**) a vu des stars de la musique mondiale, rompus à ce type de mobilisation, soutenir les demandes de libération adressées par la communauté internationale au régime sud-africain. J'ai aussi bien aimé le portrait que brosse Clint EASTWOOD (dont j'apprécie encore une partie de la filmographie, malgré le dégoût que j'ai ressenti en apprenant son soutien au 45ème Président des Etats-Unis, loyauté indéfectible au Parti Républicain plus qu'adhésion à un homme, je l'espère — ce billet ne sera pas lu, et c'est tant mieux, mais je répugne tout de même à associer dans des mêmes lignes les noms de personnalités diamétralement opposées !) dans le film qu'il lui consacre (***) ; je trouve lumineuse l'idée de prendre le moment de l'organisation de la coupe du monde de rugby par l'Afrique du Sud en 1995, au sortir de l'apartheid, pour raconter la transition du pays et l'habileté de Nelson MANDELA à l'accompagner ; j'aime aussi le duo d'acteur formé par Matt DAMON et Morgan FREEMAN ; retrouver aussi l'émotion ressentie à la vue de ce grand-petit homme à la couleur de peau noire, portant sur ses épaules le maillot des Springboks, quinze rugbymen à la couleur de peau blanche — un soutien malicieux à "son équipe" et un bel exemple, qui met en joie, comme le sourire confiant qu'arborait Nelson MANDELA ce jour-là devant les All Blacks !


(*) Achille MBEMBE "Nelson MANDELA, les Chemins Inattendus", Le Monde Diplomatique, Août 2013 / https://www.monde-diplomatique.fr/2013/08/MBEMBE/49518
(**) https://www.youtube.com/watch?v=a-vZgxJIpuc
(***) "Invictus" de Clint EASTWOOD, avec Morgan FREEMAN et Matt DAMON (2011)

mercredi 12 avril 2017

Sondages

(c) Les Echos
https://www.lesechos.fr/elections/presidentielle


En repos forcé, je m'amuse aujourd'hui en consultant sur internet un sondage quotidien pour la prochaine élection ; et je m'interroge comme beaucoup sur la pertinence de ces moyens de mesure ; il est souvent dit qu'un sondage n'est qu'une "photographie" de l'opinion (ainsi réputée volatile), que c'est avec le "film" que se dégagent des tendances (réputées plus fiables), ce qui est une part de vérité, mathématique uniquement ; un "développement limité à l'ordre un" pour utiliser un jargon qui ferait savant — un développement limité, c'est-à-dire c'est-à-dire une extrapolation à partir de la connaissance d'une situation donnée (ordre zéro : la valeur) et d'une tendance supposée (ordre un : la variation de cette valeur). Suivant cette logique, la lecture des courbes sur plusieurs mois, et quelques dernières semaines, serait assez simple et éloquente : ainsi, en poussant un calcul simpliste, Jean-Luc MELENCHON devrait-il dépasser François FILLON, voire passer devant Emmanuel MACRON — et pourquoi pas Marine LE PEN, qui elle, si sa dynamique de baisse légère s'accentuait devant celle de ce dernier, pourrait être troisième, ce qui serait le véritable "séisme" de cette élection ; et nous aurions un second tour entre le benjamin et le senior des "grands candidats" ; ce scénario est, comme les autres, possible — même s'il est très peu probable...).

Cette logique, plutôt simpliste, est profondément déterministe, mais sans doute incomplète ; qu'en est-il de la marge d'erreur ? Il ne nous est pas facile de vivre dans un monde probabiliste. Un modèle ne reste qu'un modèle, et l'estimation de sa précision est des plus complexes — les instituts de sondage s'emploient sans doute avec vigueur à la maîtriser, au moyen d'algorithmes dont je devine la complexité, pour transposer ce que je sais sur certaines équations ou modélisations, a priori plus simples ; en adoptant une simple marge d'erreur de 3%, valeur communément et prudemment admise par les commentateurs, un raisonnement "à l'ordre zéro" indique alors que les quatre candidats sont probablement présents au second tour.

Il y aurait de quoi discuter à l'envi sur le sujet : les observateurs — dits sérieux — du domaine relèvent que la fiabilité des résultats reste discutable, alors que le taux d'abstention et d'indécision (quantités elles-mêmes toujours estimées...) semblent particulièrement élevés pour cette élection ; et ils ne prennent pas de risque inutile en évoquant, dans cette dernière ligne droite, un "duel à quatre".

Je me dis la chose suivante : la variation est obtenue en temps réel, commentée à souhait, de sorte que sa mesure modifie quelque part la valeur observée ; j'y trouve une ressemblance avec le principe d'incertitude de Werner HEISENBERG : quantité "primale" (la position — la valeur) et "duale" (la vitesse — la variation de la valeur) ne peuvent être estimées toutes les deux avec la même précision (simplement pour m'amuser avec ces mots, faute d'une réelle connaissance et pratique des notions sur laquelle elle se fonde).

Je trouve cependant cette incertitude réjouissante pour la démocratie : je crois que le processus de décision échappe à toute tentative de modélisation.

Nous ne décidons qu'en notre intime conviction, modelée des influences de celle des autres (de nos proches, amis ou adversaires — aussi par nos lectures, nos échanges, notre histoire) ; peut-être selon une humeur ténue, le jour J. Et il n'y a à ma connaissance en France ni cameras, ni mitraillettes dans les isoloirs, pas plus que de représentants du pouvoir médiatique, politique, économique devant les bureaux de vote ; aucune obligation n'est faite à quiconque de voter le dimanche des scrutins ; onze candidats, représentant un large panel d'idées, proposant des analyses variées, posant des questions différentes et proposant des solutions, réputées plus ou moins "réalistes", s'offrent au choix des électeurs.

Le "système" (entité abstraite dont personne n'est au fond capable de donner une définition) et "les politiques" (entité globale qui ne signifie pas grand chose, comme toute généralité) sont tous pourris, inefficaces et corrompus ? Quid de ces élus locaux, nationaux et européens, qui chaque jour travaillent comme ils le peuvent, avec une conviction parfois sacerdotale, pour le bien de leurs administrés et de la collectivité ; qui ne pensent pas systématiquement à renouveler leur mandat ; qui préparent et siègent aux assemblées, répondent présents aux manifestations publiques, assurent un service de permanence, se rendent à des rencontres avec les citoyens — et qui, lorsqu'ils en disposent dans le meilleur des statuts, utilisent les budgets à leur disposition pour rémunérer des collaborateurs sans lesquels leurs idées ne pourraient être mise en action. Quid des citoyens qui s'organisent en associations et collectifs lorsque la réponse proposée par les institutions ne leur conviennent pas ?

Peut-être serait-il comme ennuyeux pour tout le monde de parler des trains qui arrivent à l'heure — que le récit de la catastrophe nous passionne au fond un peu plus ? Les motivations, dont le goût du pouvoir, le sens de l'intérêt général ou du spectacle, appartiennent à l'intime de ceux qui s'engagent pour les affaires de la cité — et ne se discutent pas. Les responsabilités et les réalisations me semblent plus intéressantes à examiner et à questionner. Nous avons peut-être l'impression que notre démocratie ne fonctionne pas bien ; il nous reste à y regarder de plus près (à l'échelle locale, où notre action de citoyen prend plus de sens) — ou de plus loin (qu'en est-il dans d'autres pays, moins bien lotis que nous ?), pour nous rendre compte que cela n'est pas forcément le cas ?

mardi 11 avril 2017

Bougies #1



Pour cette séance, je demande à Thierry s'il peut m'apprendre à dessiner une bougie ; il choisit de prendre pour modèle le travail de Gerhard REICHTER et m'accompagne dans la mise en place du clair-obscur ; je me sens en confiance avec la technique qui s'ancre petit à petit, et surtout avec ses conseils — tout le sens du détail qu'il m'apprend à regarder et à restituer.

lundi 10 avril 2017

Sir Jonny et le rugby quantique

Jonny WILKINSON (1979—)


Jonny WILKINSON est une personnalité hors norme dans le monde du rugby : athlète accompli, buteur exceptionnel — pourtant peu amateur et connaisseur de ce sport, je me souviens avec précision du drop assassin en finale de la Coupe du Monde de 2003, qui donna à l'Angleterre la victoire contre la France ("Le rugby est un sport qui se joue à quinze... et à la fin ce sont les anglais qui gagnent ?"), de la posture étrange et terriblement efficace qu'il adoptait avant chaque coup de pied et qui valu à ses clubs et ses co-équipiers un nombre incroyable de points ! — et aussi un être humain attachant et complexe.

Dans son autobiographie (*), il raconte de façon simple son parcours d'homme et de sportif ; ce perfectionnisme qui l'a toujours caractérisé — et mené à la rupture, lorsque son corps ne pouvait plus supporter le rythme des entraînements et des matchs qu'il lui imposait ; la dépression qui a suivi — et dont il s'est sorti en partie en découvrant la physique quantique (**) : l'ouverture à un univers complètement inconnu de lui, et la vision du monde qu'il en propose (de l'ordre derrière le chaos apparent ; du sens derrière le hasard), ont été selon lui et le physicien Etienne KLEIN, avec qui un dialogue s'est engagé autour du rugby et de la physique quantique à l'occasion d'une conférence organisée à l'ENSTA (***), l'un des points de départ de sa démarche spirituelle ?

Un témoignage profond et courageux, qui montre aussi que la performance et l'excellence ont un prix, et sont comme toujours le fruit d'un travail acharné et ingrat ; un chemin d'homme que l'on peut suivre aussi sûrement que la trajectoire décrite par un ballon propulsé par le coup de pied de Sir Jonny ! 


(*) Jonny WILKINSON — "My Autobiography" (Headline Publishing Group, 2011)
(**) http://www.lemonde.fr/sport/article/2014/05/23/la-physique-quantique-a-sauve-wilkinson-de-la-depression_4424298_3242.html
(***) Etienne KLEIN, Jean ILIOPOULOS, Jonny WILKINSON — "Rugby Quantique" (Presses de l'ENSTA, 2014)