vendredi 30 juin 2017

Simone veille...

Simone VEIL présente le 16 novembre 1974  à l'Assemblée Nationale le projet de loi relatif à l'interruption volontaire de grossesse - (c) AFP
www.franceculture.fr


Simone VEIL s'en est allée ; après avoir vécu une campagne présidentielle et législative que certains ont qualifiée de sans précédent dans l'histoire récente, dans un sens plutôt négatif, la tentation est grande de céder au dénigrement d'une certaine classe politique ; c'est sans compter sur la classe de certains politiques... Simone VEIL en restera peut-être un des exemples exceptionnels ; à la tribune de l'Assemblée Nationale, elle incarne une vison, une éthique. Le courage de celle qui, contre une partie de sa famille politique, a soutenu un projet législatif majeur et qui a su trouver dans sa propre histoire les forces pour faire face à la haine est inspirant. Une femme hors du commun (au sens littéral) qui peut reposer en paix, après ce qu'elle a apporté ; et veiller sur ce qu'elle a contribué à faire, là où elle est : changer la vie de ses concitoyennes. Selon ses fils qui l'ont accompagnée sur le chemin de son grand voyage, sans retour celui-ci, le dernier mot qu'elle a prononcé avant de s'endormir pour toujours a été Merci.

jeudi 29 juin 2017

En même temps...

(c) Soizig DE LA MOISSONNIERE, 2017
https://twitter.com


J'adhère au "en même temps" qui a caractérisé la communication politique du Président Emmanuel MACRON ; lorsque cette formule traduit pour moi la complexité du monde, la diversité des opinions... et est alors un antidote à toutes les simplifications dans lesquelles nous pouvons tous tomber principalement par ignorance ; la connaissance est une exigence qui demande de la disponibilité, de l'énergie : pour se remettre en question, pour essayer de voir plus loin, pour réfléchir, pour écouter. De fait, elle ne me semble pas facilement accessible dans un monde souvent gouverné par une communication, qui, lorsqu'elle ne marie pas la forme et le fond, fait écran à notre rapport au monde.
 
La photographie officielle du prochain quinquennat est dévoilée aujourd'hui par Emmanuel MACRON sur un réseau social; elle est signée Soizig DE LA MOISSONNIERE, jeune photographe de 36 ans qui, avant de s'intéresser au monde politique et de devenir la photographe attitrée des campagnes de François BAYROU et d'Emmanuel MACRON (aidée sans doute par les réseaux de son père qui appartient au MoDem), a réalisé des séries urbaines intéressantes ses portraits des travailleurs de New-York me plaisent particulièrement, c'est le genre de travail que j'aimerais un jour être capable de faire !

Deux mains, avec deux alliances (détail qui a intrigué une certaine presse...) sur la table ; dans le bureau de l'Elysée, fenêtres ouvertes sur le jardin, entouré des deux drapeaux nationaux et internationaux intérieur et extérieur réunis. Un chef de l'Etat au travail, les mains fermement appuyées sur son bureau qui veut contraster avec les bras ballant de François HOLLANDE, décrit par ses détracteurs comme un indécis ? Chef d'entreprise plus que chef d'état...

Photographie différente dans ses choix de celles de ses prédécesseurs, et pourtant pas au point de rupture proposé par Jacques-Henri LARTIGUE dans son portrait de Valéry GISCARD-D'ESTAING (qui reste la photographie officielle que je préfère : exercice de communication et acte de création).

Je crois souvent assez naïvement peut-être qu'une photographie, même mise en scène, pensée, calculée, ne peut pas mentir — je ne parle pas de photographies que je trouve simplistes, comme celle des couvertures de la presse magazine ou de la publicité : les retouches, les manipulations y sont trop évidentes... même si nous pouvons d'une façon ou d'une autre y réagir. Et j'aime particulièrement les portraits, sous toutes leurs formes (y compris celles de la communication politique) ; j'y trouve toujours à lire un trait de personnalité.

Je me demande quels traits de personnalité se cachent derrière l'image un peu trop lissé et parfaite que renvoie Emmanuel MACRON avec cette photographie ; une forme de dureté cachée derrière des traits poupins. Un quinquennat peut-être marche (pour ceux qui vivent bien la modernité, ont toutes les armes et les chances pour en exploiter les opportunités) ou crève (pour les autres) — comme le suggère la petite phrase lâchée le soir-même de la présentation de cette photographie ? En même temps... ne signifie pas ensemble...

mercredi 28 juin 2017

Chez Astrid

(c) M.S., 2017

Aujourd'hui, j'ai interviewé chez elle Astrid, pour écrire ensuite ce petit texte. 

Que vous ayez ou non réservé votre couvert « Chez Astrid », vous serez toujours accueillis de la même façon : avec le sourire ! Astrid RAGOT ne le perd pas, alors qu’elle est littéralement au four et au moulin pour faire tourner son restaurant de La Rouchouze, auquel elle consacre un temps important – quasiment 7 jours sur 7 et 11 mois de l’année ! « Je me réserve les mercredi, vendredi... et dimanche après-midi, ainsi que le mois d’août pour me reposer... et prendre des vacances ! » explique-t-elle.
Le reste du temps, Astrid propose des menus « comme à la maison », dont sa spécialité, la tête de veau, dans une salle unique comptant une vingtaine de couverts. Les midis en semaine, à destination de ceux qui travaillent dans la région ; midis ou soirs, selon les demandes, pour de nombreux groupes, qui apprécient la forêt toute proche : randonneurs, à pied ou à vélo ; chasseurs ; participants à un rallye de vieilles voitures ou à un enduro de moto… Elle organise aussi des repas de famille, et reçoit parfois des groupes plus insolites, comme ces pharmaciens tourangeaux qui reviennent chaque année ainsi que les couleurs de l’automne pour redécouvrir les espèces de champignons : distinguer les comestibles… des autres !
Astrid est une enthousiaste et authentique créatrice de lien social – comme les autres restaurateurs du pays de Bourgueil, qui, comme elle, permettent aux campagnes de respirer. Si elle aime cuisiner, évidemment, elle perpétue aussi une tradition familiale : «  Ce restaurant est dans la famille depuis quatre générations ! » explique-t-elle. Le portrait de sa grand-mère, qui l’a tenu avant elle, est en bonne place dans la salle à manger et atteste de ce lien générationnel – tout comme l’enseigne qu’elle a conservée : avant d’être « Chez Astrid », le lieu était connu comme « Le Café des Tuileries », qui évoque cette production artisanale aujourd’hui spécialité de l’atelier des frères Caballero à Langeais.
Son restaurant offre quelques services quotidiens aux habitants du village et des environs (dépôt de pain et vente de journaux)... et devient aussi un lieu de festivités annuelles, comme la fête de la musique. Dans ces occasions, Astrid dresse plus d’une centaine de couverts ; vous pouvez toujours venir, même sans réserver, elle trouvera sûrement de la place pour vous !


https://www.franceinter.fr/emissions/carnets-de-campagne

mardi 27 juin 2017

Sauvez FIP !



Aujourd'hui, certains collaborateurs de la station de radio FIP sont en grève ; ils craignent que le projet de restructuration de la radio s'accompagne de la fermeture définitives des antennes locales à Nantes, Bordeaux et Strasbourg. Si FIP continuerait néanmoins d'exister (elle resterait accessible en FM ainsi que par internet, sans les "décrochages locaux"), elle perdrait son caractère régional, son ancrage dans l'actualité culturelle de ces trois grandes agglomérations ce que ne souhaitent pas certains auditeurs, élus locaux et responsables culturels... ainsi que le personnel de la radio pour qui le projet signe "l’abandon d'un service public de proximité".

La raison d'être des antennes locales de FIP est régulièrement mise en question par les différents dirigeants du Groupe Radio France ; le dernier projet en date datait de la présidence de Jean-Marie CAVADA ; la mobilisation des collaborateurs de FIP avait cette foi suffit à sauver les locales. FIP est accessible en particulier aux auditeurs de cinq grandes agglomérations (outre les grandes villes, Saint-Nazaire et Arcachon) ; soit plus de deux millions d'habitants : la radio est partenaire de nombreux évènements à caractère culturels, qui rythment la vie des habitants des départements concernés.

M. est animatrice à FIP Nantes ; elle publie aujourd'hui sur facebook cette image qu'elle invite à partager et à envoyer à Mathieu GALLET, Président du Groupe Radio France. Auditeur familier et bienveillant de FIP, je soutiens cette démarche et accompagne mon envoi à mathieu.galet@radiofrance.com de ce court message. 

FIP est pour moi une radio qui offre des programmes de qualité : le grand écart musical proposé par ses programmateurs est réjouissant pour nos oreilles ! Les informations locales déclinées à l'antenne sont utiles pour de nombreux auditeurs ; cette "petite" radio est une pépite, comme toutes celles du service public ; elle donne du sens à la collecte d'un impôt sur l'audio-visuel ; elle offre, comme les autres stations du Groupe Radio France, des espaces apaisants, loin de la sphère purement marchande, sans sacrifier à une recherche de qualité ; savoir aussi qu'elle est présente dans des grandes villes - et pas seulement accessible depuis internet ou Paris - est aussi source de réconfort : des emplois dans les territoires. Juste un avis d'auditeur...

dimanche 25 juin 2017

Olivia

(c) Franck BOILEAU
http://www.lamontagne.fr


Olivia RUIZ et sa bande ont clôturé ce soir le festival Tour d'Horizon à Saint-Avertin ; un concert très  généreux sur la grande scène installée pour l'occasion au pied du château de Cangé, où s'est produit en première partie le trio Karpatt, formidable mise en bouche avant de voir débarquer la belle brune et ses hombre, tout de noir vêtus. Un véritable concert de tournée : pendant près de deux heures sur scène, elle communique sa vitalité à un public plutôt familial offrant des chansons de son nouvel album, A nos corps aimants, et des reprises de quelques classiques comme La Femme chocolat avec son incipit au ukulele, dont le public reconnait immédiatement les premières sonorités, Les Crêpes aux champignons... ou un Elle panique qui trouve une énergie nouvelle au son de guitares solides comme un rock. En rappel, dans une splendide et graphique robe blanche, Belle à en crever, Olivia prend le temps de s'asseoir face public et lui intime : Dis-moi ton secret ; J'traine des pieds, lui répond-il ! Et il chante avec elle, dont la voie cristalline et enfantine résonne encore dans le ciel d'été...

samedi 24 juin 2017

Espace quotient

(c) Miramax, 1997


J'aime beaucoup l'acteur américain Matt DAMON, en particulier pour ses choix de rôles ; et l'interprétation qu'il propose de ses personnages. Il représente pour moi l'archétype sympathique de l'acteur hollywoodien moderne, sans que j'y attache de notion péjorative : acteur plutôt beau et doué, qui s'engage aussi dans des causes humanitaires, il apporte à des films qualifiés de grand public une qualité d'interprétation, une incarnation que je trouve différente et intelligente de la série Bourne ou Ocean, par exemple. Ses autres rôles se rencontrent pour moi au cas par cas, et j'ai toujours plaisir à découvrir sa filmographie ; parmi les plus récents, j'ai un peu de retard... Je garde aussi en mémoire son rôle dans Will Hunting, le film de Gus VAN SANDT qui l'a révélé ; il donne vie à un jeune génie : rebelle, impulsif, faisant autant preuve d'arrogance que de manque d'assurance ; pourtant doué d'une faculté hors norme à mémoriser... et surtout à comprendre, il exerce des petits boulots. Agent d'entretien au MIT, il remarque un problème de mathématiques posé à des super-cracks de la matière par leur professeur, lauréat de la médaille Fields et dernier en date à l'avoir résolu lorsqu'il était étudiant à Boston. Il en propose le lendemain soir une solution alors que les couloirs sont presque vides... et le film raconte ensuite comment il apprivoise ce talent hors du commun ; et ce qu'il décide d'en faire. Un bon roman cinématographique et psychologique. 

L'histoire racontée par Matt DAMON, scénariste du film, est peut-être aussi, comme celle de Jodie FOSTER avec Le Petit homme, la sienne ; il ne me fait pas de doute que cet homme a une grande intelligence, de tête et de coeur en tout cas j'aime à le croire...

"Les facultés de l’esprit qu’on définit par le terme analytique sont en elles-mêmes fort peu susceptibles d’analyse. Nous ne les apprécions que par leurs résultats. Ce que nous en savons, entre autres choses, c’est qu’elles sont pour celui qui les possède à un degré extraordinaire une source de jouissances des plus vives." Ainsi s'exprime le personnage principal de la nouvelle Double assassinat dans la rue Morgue, d'Edgar-Allan POE. Au début de cette nouvelle, deux hommes marchent de concert, quand l'un exprime alors une réflexion qui coïncide exactement avec ce que pense l'autre ; point de télépathie là-dessous : en refaisant mentalement le trajet parcouru dans les rues, les deux compères remontent tous deux le cours de leurs pensées ainsi, des détails perçus dans l'environnement sont reliés à des expériences et des connaissances.

Nous percevons l’environnement par nos cinq sens ; nous le décodons, l’interprétons et en tirons des conséquences pour y répondre par un comportement. Chez certaines personnes cette séquence d’événements serait plus rapide et plus efficiente que la normale ; cette sur-efficicience serait une caractéristique neuro-physiologique des personnes dites "Haut-Potentiel" (à défaut de trouver une dénomination satisfaisante...) dont le mode de fonctionnement est aussi qualifié de pensée en arborescence.

Le Grand chêne de Viols-le-Fort, 2014 - (c) Alexandre HOLLAN
http://www.narthex.fr

La psychologue clinicienne Jeanne SIAUD-FACCHIN en propose, dans un ouvrage fruit de son expérience de praticienne, une description ; selon elle, une pensée en arborescence se déploie dans plusieurs directions simultanément, à grande vitesse et sans limite à la différence d'un mode de pensée linéaire, c'est-à-dire séquentielle et procédant ainsi pas-à-pas dans une direction. Le mode de fonctionnement des arborescents donnerait alors selon elle "une coloration particulière à leur personnalité car les personnes qui en (seraient) dotés (auraient) donc un mode de raisonnement différent qui fait que leur intelligence est atypique" ; une particularité qui rendrait aussi difficile l'adaptation sociale. Ce mode de pensée serait une source importante de créativité, et aussi de :
  • limites, comme la difficulté à sélectionner l'information pertinente, puisque la pensée peut être confuse parfois pour ces personnes, lorsque ces personnes sont confrontées à une question ou une tâche donnée ;
  • contraintes, comme la nécessité d'organiser cette pensée dans un cadre dans lequel elle évolue, afin que ces personnes se sentent en sécurité sur les plans affectifs et cognitifs.
Une impératif pour les enfants, comme les adultes, qui fonctionneraient selon ce mode : pour s'adapter ; qui à l'école, qui à l'entreprise ou à la société un peu comme le personnage de Will, qui prend conscience de son potentiel avec une psychothérapie ; et apprends à le maîtriser.

Un mode de fonctionnement que certains qualifient aussi de façon schématique comme celui de cerveau droit dominant ; deux hémisphères du cerveau avec des fonctions présentées comme opposées raison contre émotion, analyse contre synthèse, rationalité contre créativité ; dans une publicité pour un constructeur automobile allemand, la distinction prend cette forme — évidemment caricaturale.
  • Le cerveau gauche dit : « Je suis le cerveau gauche. Je suis un scientifique. Un mathématicien. J’aime ce qui est familier. Je classe en  catégories. Je suis précis. Linéaire. Analytique. Stratégique. Je suis pratique. J’ai toujours le contrôle. Je maîtrise les mots et le langage. Réaliste. Je résous des équations et je joue avec les nombres. Je suis l’ordre. Je suis la Logique. Je sais Exactement qui je suis. » 
  •  Le cerveau droit dit : « Je suis le cerveau droit. Je suis créativité. Un esprit libre. Je suis passion. Plein de désir. Sensualité. Je suis le bruit d’un fou rire. Je suis le goût. La sensation du sable sous mes pieds nus. Je suis mouvement. Couleurs vives. Je suis le besoin de peindre sur une toile blanche. Je suis imagination sans limite. Art, poésie. Je perçois. Je ressens. Je suis tout ce que je souhaitais être. »

http://pnl-info.typepad.com

Les scientifiques nous apprennent cependant que la latéralisation du cerveau n'existerait pas de façon aussi simpliste ; il y a plutôt une corrélation cérébrale entre les deux hémisphères du cerveau et non pas une partie du cerveau plus mobilisée que l'autre dans les différentes activités humaines qu'elles soient qualifiées d'analytiques ou de synthétiques ! Une étude publiée dans le journal PLOS en 2013 pose la question de la latéralisation du cerveau et y répond par une analyse statistique conduite sur un millier de sujets dont on visualise l'activité cérébrale au moyen d'imagerie par résonance magnétique ; cette étude conclut :

"Lateralization of brain connections appears to be a local rather than global property of brain networks, and our data are not consistent with a whole-brain phenotype of greater 'left-brained' or greater 'right-brained' network strength across individuals."

Acceptons alors la qualité métaphorique de cette dichotomie cérébrale : si les traits de personnalité sont en partie l'expression d'un mode de fonctionnement du cerveau, ils ne sont pas déterminés par un hémisphère en particulier, mais par des coopérations entre différentes parties du cerveau, plus ou moins rapides et efficaces.

Objet de débat entre neuro-*** (scientifiques, psychologues, psychiatres), pédagogues, professionnel du développement personnel, la douance est aussi un sujet à la mode. Aussi parce que parmi ceux que l'on qualifie de "Haut Potentiel", on peut retrouver des traits psychologiques communs ; et pour certains, comme pour d'autres, une certaine souffrance. Elle est expliquée par exemple en des termes simplifiés.
"Perfectionnisme, doublé d'une extrême lucidité... qui entraînent parfois le doute, la peur de l'échec."

http://www.renaudfavier.com

 Elle peut aussi prendre d'autres formes comme :
  • un fonctionnement de pensée permanent (l'incapacité du "Haut Potentiel" à mettre son cerveau en pause, en repos, en paix aussi, est une caractéristique souvent rapportée par des psychologues : l'hyper-fonctionnement intellectuel, s'il est un don, a aussi son revers) ;
  • un besoin d'anticipation et de maîtrise (il semble impossible pour le "Haut Potentiel" de vivre le Carpe diem ; il lui faudrait souvent du solide, de l'infini, de l'absolu, tout en sachant où il va ; se sachant "fragile", il chercherait à tout prévoir, tout souhaitant combler ses besoins).
Pour certains, un mode de fonctionnement qui s'accompagne aussi de synesthésie ; soit cette capacité d'associer des perceptions voir la couleur d'un son, par exemple.

Il est des parfums, frais comme des chairs d'enfant
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies
 (Charles BAUDELAIRE, Correspondances

La sur-efficience mentale, comme la désigne par exemple la psychologue Christel PETITCOLLIN, s'accompagne parfois de sérieux problèmes de sommeil ; caractère structurel inhérent au fonctionnement "Haut Potentiel"... ou conjoncturel : nous vivons dans une société hyper-connectée, orientée vers la performance, l'omniprésence des écrans — et qui parasitent certains, parmi lesquels certains anxieux. Et parfois les deux se combinent... pas forcément pour le bien-être de ceux qui le subissent !

http://www.bouletcorp.com


Une difficulté à mettre le cerveau en pause...

Fous-moi la paix ma sale caboche
Tu ne me feras pas sombrer
Je t’aurai à grands coups de pioche
Si tu ne laisses pas tomber
(Olivia RUIZ, Elle panique)

...et cette impression rapportée par certains, d'être "fou" ou "anormal" ! Se poser mille et une questions sur les sujets qui ne le méritent pas — que dire alors des enjeux qui le méritent : une rencontre, un amour, un travail ; Christel PETITCOLLIN le résume en ces termes : pour certains "Haut Potentiels", le choix est parfois fulgurant... ou impossible ! Et exprimer ses sentiments n'est pas chose facile pour le "Haut Potentiel" (pour tout le monde peut-être ; pour ceux qui carburent trop du bulbe, cela prend des formes parfois incongrues... qui le desservent ! Peut-être aussi en raison d'une forme d'hyper-sensibilité, associée à ce questionnement incessant...).

http://www.confidentielles.com/

Que ces traits, comme d'autres rapportés par des thérapeutes et observateurs "sérieux", soient une conséquence ou une corrélation d'une intelligence différente de la moyenne (il ne s'agit que de mots...), fait débat (certains parlent de "Pseudo-science des surdoués", afin d'éviter les abus, les effets de modes voire les manipulations... et rappeler à la raison scientifique comme cadre commun).

Sans en analyser et en connaître de façon certaine les origines, on peut en constater les effets, à la manière des mots d'Edgar POE : cette façon de vivre est une réalité pour certains. Avec ses joies... et ses désagréments ; c'est un fait, à qui on ne fait rien dire d'autre.

On peut aussi y mettre un chiffre ; faire passer des tests... et penser ainsi les êtres humains dans un espace quotient. Cela peut aider certains à se comprendre, et à comprendre l'autre : à mon sens, c'est bien ainsi, si l'outil est une aide. Et il ne reste que de la statistique : une admirable courbe en cloche...

(c) Serre / Glénat

J'aime le mots de Pierre DESPROGES dans son sketch intitulé QI 130  : "Je ne fréquente plus que des QI de 130. Je ne suis pas raciste mais en-dessous de 130, c'est pas des gens comme nous. Je ne donnerais pas ma fille à un 115 (.../...) Nous formons un club très fermé !". Cela peut évoquer un mode d'organisation possible et existant et qui peut apporter de l'aide pour mieux vivre une sorte de différence. Sur le long terme, il me semble surtout.... triste !

Laurent PINORI en montre les nuances dans un roman personnel où la question de la différence est abordée de façon détachée... et sensible, comme le fait aussi à sa manière Julie DACHEZ dans la bande dessinée La Différence invisible, qui parle du trouble autistique associé à un mode de fonctionnement cérébral hors norme, au sens littéral du terme.
 
 (c) Mademoiselle Caroline / Delcourt, 2016

Christel PETITCOLLIN et Jeanne-SIAUD-FACCHIN vont parfois plus loin ; elles proposent aussi de sortir des schémas qui enferment certains de ces "neuro-atypiques" derrières des étiquettes réductrices — et en quelque sorte rendent pathologique ce qui n'est qu'une différence ; par exemple, le trouble bipolaire, dans ses formes légères : juste un fonctionnement cérébral différent, sans jugement ; j'ai trouvé à ce sujet le témoignage livré par le photographe Yann LAYMA tout à fait poignant et admirable : en forme d'espoir, une invitation à comprendre et assumer une différence, quelle qu'elle soit.

Le psychologue Howard GARDNER identifie huit types d'intelligence : linguistique, logico-mathématiques, musicale, visuelle-spatiale, kinesthésique, naturaliste, inter-personnelle et intra-personnelle ; elles sont adaptées à différentes situations de vie, et en permettent le parcours, de façon plus ou moins accidentée certains parmi les plus chanceux en développent plusieurs, véritables octothloniens de l'intelligence... Nous en avons une connaissance intuitive et nous orientons vers les activités et professions qui nous permettent de les exprimer ; pour gagner notre vie, pour la vivre tout simplement. Certaines formes sont perçues comme plus valorisées que d'autres ; une erreur de conditionnement social, peut-être.

(c) Bill WATERSON

A chacun son mode de communication, d'apprentissage ; je vois comme une beauté dans le monde et comme une expression du miracle de la vie que ces types d'intelligence soient d'une certaine façon répartis de façon aléatoire parmi les êtres humains — ce qui donne du sens à cette classification. Pour que chacun ici-bas puisse jouer la partition qui lui convienne, et changer d'instrument de musique s'il en avait envie ; l'orchestre n'en serait que plus harmonieux...

Dire cela aussi simplement et il y a de grandes chances de passer pour quelqu'un de naïf ; pour ma part, j'assume cette pensée : j'y ai adhéré assez tôt, je le crois, de façon intellectuelle ; et par conscience de mes propres limites, je n'ai jamais eu le courage d'y faire confiance... et de la vivre au plus juste : je recommence demain !


"Will Hunting", un film de Gus VAN SANT avec Matt DAMON et Ben AFFLECK, 1997
Laurent PINORI "L'Homme glaïeul" (NumerikLivres, 2015)
Jeanne SIAUD-FACCHIN "Trop intelligent pour être heureux ?" (Odile Jacob, 2008)
Christel PETITCOLLIN "Je pense trop: comment canaliser ce mental envahissant ?" (Guy Trédaniel Editeur, 2010) 
Edgar-Allan POE "Histoires extra-ordinaires" (FolioNouvelles, 2004)
Pierre DESPROGES "QI 130" (Théâtre Grévin, 1986)
Julie DACHEZ "La Différence invisible" (Delcourt, 2016)
Yann LAYMA "J'ai dû chevaucher la tempête. Les tribulations d'un bipolaire" (Editions La Martinière, 2012)

vendredi 23 juin 2017

Un vélo dans la tête



"La bicyclette ne dispose que de deux points d'appui au sol : elle se trouve nécessairement en équilibre instable, sous l'effet de deux forces principales en action dans la mécanique vélocipédique :
  • la force gravitationnelle, qui tend à attirer le vélo vers le sol ;
  • la force centrifuge, qui lorsque le vélo vire, tend à le redresser vers l'extérieur du virage.
L'équilibre est maintenu dynamiquement par les actions du cycliste, qui s'emploie à toujours redresser sa machine en la penchant légèrement dans la direction opposée à celle où elle commence à tomber.
Le cycliste jongle donc en permanence entre ces deux forces pour compenser les effets de l'une avec l'autre et réciproquement..." (https://fr.wikipedia.org)

jeudi 22 juin 2017

R&D collaborative

www.phdelirium.com


Je viens de terminer aujourd'hui un cours à destination d'élèves ingénieurs Manager un Projet de RD Collaborative  : un partage d'expérience inspiré par ce que j'ai appris en tant que chef de projet sur ce mode de travail particulier.

Partir de son expérience pour mieux la transmettre rend, je le crois, un cours potentiellement plus vivant qu'un exposé académique : de la théorie... et surtout de la pratique, vécue dans tous ses aspects : l'enthousiasme de la création du projet ; le doute au moment de son montage, de sa soumission... et de son acceptation ; les tensions dans les négociations du contrat de collaboration ; vivre la "Solitude du Chef de projet" et observer "le Syndrome de l'Expert" ; recevoir l'énergie de l'équipe et de ses personnalités ; assumer et partager ses réussites, ses échecs, ses surprises ; ressentir la joie du CoPil de lancement, le blues du CoPil de clôture !

Je ne sais pas si j'aurai la possibilité de transmettre effectivement cette expérience ; conçu avant tout comme un exercice, la présentation, que j'ai soignée comme si, restera peut-être dans les méandres de silicium de mon ordinateur... A suivre !

mercredi 21 juin 2017

Jean-Luc et les matheux...

http://www.academie-sciences.fr
Mathématicien français spécialiste de la théorie des fonctions et des probabilités, pionnier de la théorie des mesures, il est aussi fondateur de l'Institut Henri Poincaré. Il mena en outre une action politique en tant que député radical et radical-socialiste de l'Aveyron pendant trois législatures (1924-1936) ; il fut ministre de la Marine en 1925. Il fit notamment voter l'attribution aux recherches scientifiques d'une fraction de la taxe d'apprentissage "le sou du laboratoire", qui rendit de grands services au développement de l'équipement scientifique national (*).

Il existe des mathématiciens très ancrés dans les réalités de leur temps, avec une conscience des combats sociaux. Feindre de ne pas comprendre ce qu'une personnalité peut apporter à une collectivité sur la base de préjugés et la traiter avec condescendance ; sans attendre de voir commet un homme pourra contribuer, ce que son expérience hors du champs politique pourra y apporter ; avec les contraintes de ce monde. L'un des propos de Jean-Luc MELENCHON relayés devant l'Assemblée Nationale m'a inspiré le commentaire suivant sur facebook.

Jean-Luc MELENCHON arriverait à me dégouter de la gauche ; ses sorties verbales ineptes destinées à attirer sur son mouvement (et sa personne...) une attention qu'il ne mérite pas forcément, me semblent déplacées et insupportables ; combattre une politique avec des attaques ab-hominem ne fait pas honneur à un mouvement critique, comme il ne fait avancer aucun débat ou aucune lutte - si ce n'est verbale. Quoiqu'il en dise, la France Insoumise a un chef, c'est lui ; dans un monde de communication, l'opinion publique le perçoit.  Il  continue de me dégoûter de la gauche d'opposition que j'espère de proposition. Que la majorité LREM s'apprête à "réformer" (ou "détruire") le Code du Travail est une chose à laquelle nous pouvons et devons être attentifs ; à laquelle nous pourrons nous opposer si besoin selon les orientations prises ; parce que le sujet concerne l'immense majorité d'entre nous. Mais prendre pour cible un personnalité (dans tous les sens du terme) avant qu'aucune action n'ait été engagée est une malhonnêteté intellectuelle et humaine ; un chercheur à l'INRA que j'ai rencontré par hasard disait "Quand on comprend les mathématiques, on peut tout comprendre ; l'inverse n'est pas forcément vrai" ; je ne connais Cédric VILLANI que pour ce qu'il montre de lui dans les médias... ou ailleurs ; je me dit juste qu'il peut apporter un regard, des idées et des actions différents sur la vie politique de notre pays. En choisissant aussi "le matheux-là..." comme mots pour s'adresser à un collègue de l'Assemblée Nationale, Jean-Luc MELENCHON sait ce qu'il fait : il exprime un mépris pour une personne (peut-être aurait-il pu simplement s'adresser à lui en disant "Monsieur Cédric VILLANI" ; mais cela est peut-être trop lui demander...), une profession et une personnalité, c'est-à-dire une intelligence ; avec les contributions qu'il peut apporter (en ce sens, il participe du clivage entre "peuple" et "élites" qu'il affectionne... et simplifient la représentation du monde ; c'est un peu court et facile de procéder ainsi). Nous avons besoin de toutes les intelligences disponibles, je le crois, pour conduire un pays ; Cédric VILLANI est élu du peuple, au même titre que les députés de LFI et il peut surprendre, apporter au monde politique. Il est originaire "d'un système" (qui ne l'est pas ?), soit ; mais cela ne le disqualifie pas d'avance. Enfin, l'accusation sous-tendue par Jean-Luc MELENCHON sur une méconnaissance "des réalités" de terrain par les "élites" ne tient pas forcément Jean-Luc MELENCHON aurait pur dire : "J'espère que Monsieur Cédric VILLANI se montrera à la hauteur de ses prédécesseurs, dont le fondateur de l'IHP, Emile BOREL, brillant mathématicien et courageux résistant, plutôt au fait des questions sociales ; Monsieur Cédric VILLANI appartient à une majorité qui s'apprête à 'réformer' en profondeur le code du traval ; en tant que chercheur, il connaît les enjeux liés à l'humain, sans lequel aucun projet n'est possible ; LFI porte les attentes de nombreux citoyens de ce pays et je souhaite rencontrer Monsieur Cédric VILLANI pour qu'il entende les inquiétudes, les propositions portées par ceux qui n'ont pas la chance de pouvoir comme lui exprimer tout leur potentiel parce que privés de moyens de le faire ; et pour donner toutes les sécurités possibles parce que le gaspillage des énergies, des talents est inacceptable dans notre pays ; que le système ultra-libéral porte aussi des destructions humaines et matérielles que nous ne pouvons plus accepter ; la France est riche, il n'y manque pas de travail (juste d'affection de ressources, dont l'argent, mal utilisé) ; il s'agit d'un problème d'optimisation sous contraintes des plus passionnants pour un mathématicien... et à résoudre dans le monde réel ; je suis sûr que Monsieur Cédric VILLANI saura contribuer à relever ce défi nous serons vigilants et ouverts si besoin pour travailler avec lui... et nous nous opposeront contre lui lorsque cela nous semblera juste !". 

Bon évidemment, s'il s'agit de s''exprimer en 140 signes, c'est raté ; plus simplement, alors : #OnPeutToujoursRêver!

https://undessinparjour.wordpress.com

(*)  http://www.academie-sciences.fr/pdf/dossiers/Borel/Borel_oeuvre.htm.

mardi 20 juin 2017

Maurits Cornelis ESCHER

Hand with Reflecting Globe, 1935 - (c) Maurits Cornelis ESCHER


J'ai redécouvert récemment l'œuvre de M. C. Escher, qui a séduit de nombreux mathématiciens à la communauté desquels il se défendait d'appartenir. Il aimait dire à ses admirateurs : "Tout cela n'est rien comparé à ce que je vois dans ma tête !" (*). Il abuse ainsi nos sens visuels, joue avec notre raison, invente de nouvelles représentations spatiales et de nouveaux mondes qui n'existent que par le dessin. Pour lui, le dessinateur est un tricheur (**) ; un tricheur qui dit une vérité... 

Peut-être était-il à sa manière, comme Marcel PROUST sans le savoir, précurseur de découvertes intérieures qu'ont par la suite confirmées certaines neuro-scientifiques !

S'agissant de structures neuronales (et de la façon dont se conservent les souvenirs ou se forment les émotions), une étude récente relatée par exemple par différents sites anglo-saxons, suggère que le cerveau peut créer des entités jusqu'à onze degrés de liberté ! Les relations entre neurones lorsque le cerveau répond à une sollicitation semblent selon cette étude s'organiser en structures de dimension croissante ; celles-ci ont été mise en évidence par une équipe de recherche de l'Ecole Polytechnique Fédérale de Lausane, qui contribue au Blue Brain Project ; les chercheurs ont eu recours à des mathématiques algébriques, qui permettent de décrire des univers de dimension quelconque.

Un chercheur à l'INRA que j'ai croisé récemment a eu cette remarque : "Celui qui comprends les mathématiques est capable de tout comprendre" ! Sans aller jusque là, je trouve passionnant les apports des mathématiques dans tous les domaines de la vie. S'agissant des neurosciences, c'est aussi ce que j'en avais compris en lisant un livre très intéressant de Christopher KOCH ; il relatait une idée nouvelle : celle d'étudier "les états propres du cerveau" et d'en décrire des modes de fonctionnement avec une approche assez proche de celles du "projet cerveau bleu".

Au-delà, un témoignage sur son métier de chercheur, une vision du monde et de la vie très originale pleine d'espoir et de spiritualité.


(*) https://www.expertisez.com
(**) http://mcescher.frloup.com
M.C. ESCHER — "L'Oeuvre graphique" (Taschen, 2010)
Christopher KOCH "Consciousness: Confessions of a Romantic Reductionist" (The MIT Press, 2012)


lundi 19 juin 2017

Une photographie de Steve MAC-CURRY

Girl in a Chinese coat. Xigazê, Tibet, 2001 - (c) Steve MAC-CURRY


"I photographed this girl in her new Chinese-style coat in Xigazê, Tibet's second largest city. She wore it with pride. I like to get in close when I make portraits so that distracting elements don't interfere with the person's expression. It was easy to establish a rapport with this girl and her family. I think of taking portraits as making a family album of our time. This picture is one page of that album.” (Steve MAC-CURRY)

J'aime le projet humaniste de Steve MAC-CURRY, à travers sa conception du portrait (être au plus près de la personne, capter une expression) et de ce qu'il souhaite en faire : un album de la familles des hommes (ce qu'il propose par exemple dans son livre "Looking East" qui a été édité par Phaïdon).

J'ai reçu aujourd'hui un tirage original de cette photographie, acheté à l'occasion d'une vente flash lancée sur internet par l'agence de photographie Magnum (l'original est en couleur, je l'ai transformée en N&B par désaturation, sans autre modification ; pour respecter la charte de ce blog... et par amour du N&B : je lui trouve aussi une force incroyable en monochrome !).

Un des grands plaisirs de ma vie : m'offrir, t'offrir (ou s'offrir...) simplement une oeuvre originale — qu'importe son auteur, son origine ou sa valeur, même si cela peut compter dans ce choix ; juste ce qui me, tu (ou nous) plaît...

dimanche 18 juin 2017

Le monde selon Matthieu

http://www.matthieuricard.org


Je trouve à la fois passionnante et stimulante la façon qu'a Matthieu RICARD (moine bouddhiste, photographe et auteur ; ainsi qu'il se présente) de proposer une vision du monde différente ; comme un antidote à celle qui est aussi façonnée par le récit parfois trop négatif dans lequel certains nous enferment. Intellectuels pessimistes qui ont postulé une conception négative de l'homme — ou dont on ne retient souvent que la moitié de la pensée. Ainsi d'une pensée complexe, certains retiennent un crédo simpliste justifiant à leurs yeux des comportements iniques.

Ainsi par exemple Adam SMITH, présenté comme le père des théories libérales en économie ; il prenait acte de la tendance des hommes à agir dans le champ économique selon leur intérêt propre : par le soin que nous apportons à notre travail, à nos productions marchandes, nous faisons en sorte que celles-ci satisfassent ceux à qui elles sont destinées ; en premier lieu pour que demain, d'autres nous adressent de nouvelles demandes, qui assurent notre survie : c'est UNE réalité. Et certains ont eu beau jeu de présenter cette réalité comme universelle : laissez-faire les intérêts égoïstes, ils s'agenceront de façon optimale pour le bien commun ! Adam SMITH complétait aussi sa proposition par d'autres : justement le respect du bien commun, la conscience d'être un citoyen, de faire partie d'un ensemble et il se méfiait des spéculateurs : peut-être parce que selon lui, ils étaient l'expression d'un égoïsme néfaste... ou peut-être parce que la spéculation, réalité économique et expression d'un égoïsme prédateur et destructeur, introduit un biais dans le modèle de perfection qu'il postule avec la main invisible. 

Sur la base d'une conception anthropologique négative, on peut aussi penser et proposer des systèmes politiques vertueux ; telle serait par exemple la posture intellectuelle de Thomas HOBBES, qui,  pour que l'homme ne soit pas un loup pour l'homme,  propose de laisser à un tiers le soin de le protéger ses penchants égoïstes — l'état de droit, par exemple, est pour lui une réponse pacificatrice aux instincts de destruction humains.

Matthieu RICCARD n'adhère pas à cette conception pessimiste de l'homme ; il en a une vision essentiellement positive. Avec la lucidité qui l'accompagne : il ne nie pas qu'il existe des hommes et femmes mus par un intérêt purement égoïste ; il en déplore l'exemple — et, à la manière d'un Léopold SEDAR-SENGHOR qui comprenaient les hommes avant de les juger, pour ainsi dire de ceux qui adhéraient aux préjugés racistes qu'ils étaient des personnes "qui se trompent de colère", Matthieu RICCARD cherche à comprendre l'homme au-delà d'une théorie négative de sa nature.
 
Il a ainsi entrepris un travail d'étude et d'analyse de grande ampleur, fondée sur son expérience de méditant, sur ses recherches spirituelles et scientifiques ; et sur de nombreuses études menées par d'autres chercheurs (neuro-scientifiques et psychologues en particuliers), dont les travaux font l'objet de publications de haut niveau (disant cela il ne s'agit pas d'un argument d'autorité pour qui connaît le processus d'analyse et d'expertise auquel se soumettent les chercheurs avant une publication dans une revue de référence). Le corpus bibliographique de Plaidoyer pour l'altruisme est ainsi impressionnant, non par sa quantité, réelle, mais par la qualité et la diversité des sources d'informations que Matthieu RICCARD a mis en relation.

L'homme est pour lui avant tout altruiste ; et les recherches dans ce domaine tendent à le démontrer : pour l'immense majorité d'entre-nous, cette capacité est notre bien commun — elle est simplement plus facile à exprimer pour certains que pour d'autres, en raison de facteurs que nous maîtrisons ou non, selon nos expériences de vie, notre personnalité. Elle s'acquiert par l'expérience ; elle s'entraîne aussi ; et selon moi, elle s'exprime de façon différente selon les individus : il suffit d'apprendre à bien regarder.

La réflexion de Mathieu RICARD est exigeante et se veut complète : elle prend acte des tendances malfaisantes, de certaines traits sombres dans la nature humaine ; elle exprime un regard personnel sur les racines du mal — avant tout pour comprendre, sans juger ; une subjectivité la plus objective possible... J'y adhère parce qu'elle n'est pas limitante ; qu'elle est documentée ; et qu'elle est inspirante.

Matthieu RICARD est juste un homme : ni un gourou, ni un exemple ; il nous dit simplement que la bienveillance véritable est présente au fond de chacun nous ; que nous l'exerçons parfois sans nous en rendre compte ; et que nous pouvons la réveiller si elle est endormie, la développer si nous le souhaitons — pas dans n'importe quelles conditions ou dispositions. Et que parfois, nous ne pouvons pas aussi l'exprimer comme nous le voudrions : la bienveillance n'est pas non plus une obligation. Elle ne fonctionne pas lorsqu'elle est une injonction qui ne procure aucune énergie, et, au contraire, l'épuise. Il ne demande à personne de suivre ses choix — et il n'est certainement pas prosélyte du Bouddhisme (pratique, philosophie ou religion — chacun y mettra le mot qu'il souhaite... qui n'est évidemment pas une garantie de tolérance et de bienveillance : l'exemple de l'inquiétant birman Ashin WIRATHU le rappelle).

Il montre et explique aussi clairement que nous sommes interdépendants ; pour ceux qui avaient cette intuition, sans la comprendre, sans la savoir validée, et qui n'osaient l'exprimer ni la vivre (par peur ou autre sentiment négatif qu'il ne s'agit pas de juger, cela est vain...), sa proposition — pensée ET étayée par des exemples : expérimentés, concrets, vécus, partagés apporte du soulagement. 

L'altruisme ne nous demande pas de renoncer à nous protéger (ni matériellement, ni intellectuellement, ni émotionnellement) ; encore moins de ne pas à penser à nous — au contraire, la première bienveillance est celle que l'on se doit à soi ; l'égoïsme est d'une autre nature : il est une conscience cynique affirmée et profondément indifférente. L'altruisme ne demande pas non plus de nous délester : nous vivons dans un monde sensible, ici et maintenant (la bienveillance s'y exerce aussi : elle n'est évidemment pas un salut de l'âme...). Elle ne s'exprime pas nécessairement en actions spectaculaires (même si selon les circonstances et selon les individus, elle peut se manifester ainsi...), mais en actes parfois simples ; avec conscience de le faire — c'est-à-dire en sans en attendre plus que cela ; et si l'intention la motive, le résultat n'est pas à notre main. La longue réflexion de Matthieu RICARD nous en donne quelques clefs, pragmatiques ; nous pouvons essayer.

Une philosophie positive de la vie : y adhérer est pari existentiel — peut-être le plus beau qu'il soit — que j'ai envie de faire.


Matthieu RICARD "Plaidoyer pour l'altruisme" (NiL, 2015) ; "Terre de paix, visages de sérénité" (La Martinière, 2015)
Herman HESSE — "Siddharta" (Le livre de poche, 2000)
Christophe ANDRE — "Méditer, jour après jour" (L'Iconoclaste, 2011)

samedi 17 juin 2017

I & A

(c) 20th Century Fox, 2002


Le sujet de l'Intelligence Artificielle se trouve aujourd'hui au coeur de questions qui semblent intéresser la société tout entière ; elle replace aussi les scientifiques et la Science dans le jeu démocratique. Il ne se passe par un jour sans que l'on évoque les apports de l'IA dans différents domaines : du réfrigérateur dit "intelligent" parce qu'il arrive à détecter les dates de péremption de produits qu'il stocke, et que connecté, il en avertit son propriétaire... aux outils d'aide à la décision et à l'investigation qui trouvent des usages multiples — selon le journal Le Monde, par exemple, on doit à un programme d'analyse de données les derniers rebondissements dans une des affaires criminelles française des plus sordides, plus de trente ans après les faits...   

L'imaginaire collectif s'est en particulier imprégné de ce sujet avec des films comptant pour moi parmi les plus intéressants en termes cinématographiques et philosophiques. Leur découverte ayant été un vrai plaisir intellectuel et émotionnel. La réalité dépasse la fiction, a-t-on coutume de dire et cette croyance peut nous faire craindre le pire... ou attendre le meilleur s'agissant des progrès rapides que connaissent les technologies numériques. Nous pouvons les constater à l'aune du temps qui passe ; une observation propre à chacun, qui rend compte de la réalité de ces progrès ; l'appréhension des changements à l'échelle humaine est une expérience, biaisée aux yeux de la démarche scientifique, mais s'agissant des algorithmes, elle est une réalité attestée par les connaisseurs, qu'il en soient des contributeurs ou des observateurs.

Dans mon activité professionnelle récente, j'ai eu l'occasion de découvrir le fonctionnement d'un algorithme d'ingestion de données, appliqué au calcul scientifique. Une préoccupation industrielle : celle de maîtriser les niveaux de bruits émis par des plateformes en mer. Dans un navire, les vibrations ont des origines multiples une source de bruit fortement contributrice provient par exemple des machines de propulsion — et les constructeurs souhaitent comprendre les mécanismes de transmission des vibrations dans le navire et l'influence qu'elles ont dans l'océan ; à des fins de confort à bord des navires à passagers, de discrétion des navires militaires ou de réduction des pollutions sonores émises par différents navires. Pour les aider dans les choix de conception, les ingénieurs ont parfois recours à la simulation numérique : à partir des modèles mathématiques qui traduisent en équation les phénomènes de vibration, des calculs sur ordinateur permettent de prédire le comportement global du navire. Le résultat du calcul donne une indication sur les niveaux de bruit, selon une gamme de fréquence donnée (qui couvre des sons graves à aigus, par exemple). Le calcul est indicatif au sens où un certain nombre de paramètres que nécessitent les équations mathématiques peuvent ne pas être bien caractérisés, connus avec précision : par exemple, les caractéristiques de résistance mécanique ou d'amortissement des vibrations dépendant de nombreux facteurs, comme les opérations de confection et de construction. Gagner en précision et offrir aux concepteurs la possibilité de valider un choix d'architecture nécessite de réaliser un grand nombre de calculs : pour un navire, les temps de calcul nécessaires pour obtenir de l'information sont très longs ; les multiplier pour prendre en compte les configurations envisagées par les architectes est alors hors de portée : cela prendrait plusieurs dizaine d'années même avec des ressources informatiques importantes ! Dans le cadre d'un projet de recherche, nous avons travaillé avec des algorithmes d'apprentissage ; partant d'une équation à résoudre, nous en recherchions une solution sous une forme simple : une somme de fonctions mathématiques. Cette représentation présente deux avantages : elle permet des calculs très rapides et elle se prête à une construction dite itérative ; à partir d'une estimation initiale, donnée par une fonction, la somme de fonctions est enrichie avec une fonction supplémentaire lorsqu'une erreur trop grande par rapport à la solution est calculée. La solution n'étant pas connue, l'algorithme fonctionne avec un estimateur de cette erreur ; l'estimation est rendue fiable par un certain nombres de calcul aléatoires : et l'on constate que l'algorithme apprend de ses erreurs ! Il enrichit en effet la solution avec des fonctions supplémentaires lorsqu'il constate que sa connaissance n'est pas assez précise ; il se fonde pour cela sur les données issues de résultats de calcul et il n'hésite en quelque sorte pas à commettre de grandes erreurs  pour accroitre sa précision... Il est évidemment conçu pour cela ! Son apprentissage s'observe sur une courbe qui figure en abscisse (axe horizontal) le nombre de fonctions qu'il utilise pour calculer la solution et en ordonnée (axe vertical) l'erreur (estimée) qu'il commet par rapport à la solution théorique ; la convergence est dite rapide, au sens où il est possible de calculer la solution avec un nombre limité de fonctions, et d'atteindre une grande précision. La solution qui est construite possède un domaine de validité pour un grand nombre de cas possible (c'est l'estimateur d'erreur et le mécanisme de convergence qui le garantissent) ; cela permet ensuite de calculer très rapidement la solution pour différents paramètres sur un ensemble beaucoup plus conséquent que celui qui a servi à construire la solution (les rapports sont par exemple de 1 pour 10.000 au sens où, dans le processus de construction de la solution par apprentissage, l'algorithme acquiert en 1 calcul "bien choisi" une capacité de prédiction de 10.000 calculs qui seraient réalisés "de façon systématique", c'est-à-dire cas par cas). 

https://www.journals.elsevier.com/finite-elements-in-analysis-and-design

Cet exemple simple (et simplifié) suggère comment un algorithme peut posséder d'une certaine façon la capacité d'apprendre à partir d'une base de données dans le cas de la simulation, cette base de donnée est construite par calcul : et la précision de chaque calcul nécessaire à la créer conditionne la capacité prédictive de l'algorithme. Pour qu'elle soit grande, il est nécessaire d'utiliser des données fiables ET de disposer d'algorithmes de traitement de ces données les plus efficaces ; globalement, un compromis est à réaliser entre la quantité et la fiabilité des données, d'une part, et l'efficacité de l'algorithme, d'autre part.   

De façon schématique, le développement des IA dépend de l'efficacité des algorithmes, des capacités de calcul des ordinateurs, des possibilités offertes par les plateformes de stockage et de la qualité des données utilisées — défis que les géants de l'informatique et de l'algorithmique cherchent à relever : la course aux data center est lancée depuis quelques années. Pour les grandes entreprises d'innovation, les collectivités... et même les particuliers !  

Une des premières applications des IA a été celle des jeux (échec, go et pocker), parce qu'ils fournissent un cadre idéal pour cela : avec des règles connues et un nombre de pièces limitées... il existe une infinité de solutions. Les hommes en sont des experts et les données sont là, quantitativement et qualitativement (par exemple avec l'enregistrement de parties entre champions, ou grâce à l'ensemble des connaissances accumulées sur la pratique de ces jeux au cours de centaines d'années...). Pour développer une IA performante, mathématiciens et informaticiens, chercheurs et ingénieurs, utiliser et créent des technologies d'algorithmes variés, fondées à la fois sur des méthodes déterministes, lesquelles peuvent être combinées avec des approches aléatoires. Les résultats spectaculaires obtenus par les IA (et les algorithmes d'apprentissage de données sur lesquels elles sont, entre autres, construites) surprennent leur concepteurs... et stimulent notre imaginaire ! La dernière victoire en date d'une IA sur les hommes au jeu du pocker a ainsi surpris : l'IA est non seulement capable de développer une stratégie propre, mais elle peut aussi bluffer : c'est-à-dire qu'elle est capable de proposer des solutions de jeu déroutantes, apprises de la masse de données collectées et analysées par l'ordinateur et les algorithmes auxquels il obéit, parce qu'elle les estime en quelque sorte utile dans la stratégie de jeu plus efficace en temps de calcul et en gestion de données que l'homme, elle voit plus loin vers la fin de partie et est capable de ré-évaluer sa stratégie en conséquence.       

S'agit-il là d'une véritable intelligence ? Une certaine forme en tout cas et qui est un reflet de celle de l'homme — une amélioration, voire un optimisation, de ses capacités rationnelles, en tout cas. Les composantes de l'intelligence sont multiples disent, avec leurs mots et leur expérience des hommes, les psychologues ou les neuroscientifiques. Les IA dont nous sommes pour le moment entourés — qu'elles soient présentes dans les objets connectés, comme nos smartphones, ou bien qu'elles soient de celles capables de battre l'homme au jeu de go — ne me semblent pas être différentes dans leur nature, simplement dans leur degré d'efficacité. Une IA faible pour employer le mot des experts du domaine, c'est-à-dire doué d'une intelligence de calcul, de mémoire et de traitement de données ; une intelligence qui n'est pas consciente d'elle-même, au sens où elle n'a pas la capacité de s'observer, comme cela est le propre de l'homme. 

On peut aussi d'une certaine façon leur attribuer, outre des propriétés de calcul, une certaine créativité. Partant de données détaillées sur les tableaux de Rembrandt (sujets, forme des éléments du visage, éclairage, matières utilisées toiles et pigments), une équipe de chercheurs a conçu un algorithme capable de créer in fine un tableau à la manière du maître ! Chacun sera juge du résultat esthétique et de l'émotion qu'il procure ou non. L'algorithme a aussi surpris certains experts du domaine des arts ; et l'on peut débattre de la forme d'intelligence que possède cette IA.

www.theguardian.com

Il lui manque évidemment beaucoup de ce qui fait la créativité humaine : émotion, sensibilité, subjectivité... corps et sens — et c'est heureux ! Dans son essence, le processus d'ingestion de données me semble similaire à certains mécanismes d'apprentissages humains (comment en serait-il autrement ?) : écoutons ce musicien de jazz parler d'improvisation, laquelle nécessite de connaître de nombreuses phrases musicales, écoutées, inventées... et apprises ; ce sportif expliquer la répétition des gestes à l'entraînement, à la recherche du geste efficient ; ce mathématicien raconter comment se construit un théorème.

Notre cerveau est évidemment plus complexe et plus mystérieux qu'un circuit d'ordinateur... mais on les compare souvent — par exemple pour décrire le fonctionnement de certaines thérapies, comme l'EMDR.

Une IA pourrait-elle être douée d'intelligence émotionnelle — et d'être dotée d'empathie ? Sans en avoir conscience, pourrait-elle pour le moins reconnaître des émotions... et y apporter une réponse en adaptant un comportement approprié ? Quelques experts dans le monde pourraient apporter des pistes de réponse à ces questions passionnantes ; certains y ont sans doute déjà répondu... en partie.
 
Le Dalaï-Lama a été à l'origine d'un site internet qui ambitionne de répertorier l'ensemble des émotions humaines, de les classer selon leur intensité, leur durée ; pour les faire connaître en soi, chez les autres... dans un projet de paix globale. Qui offre aussi une formidable information, fruit des expériences humaines, avec une approche très rationnelle !
 
http://atlasofemotions.org/

Le psychologue Paul EKMAN est un des grands spécialistes du langage non-verbal ; il est devenu un expert en décryptage des micro-expressions, qui peuvent trahir notre état émotionnel ; il s'est entraîné à les détecter... au point de passer pour l'homme-à-qui-on-ne-peut-rien-cacher (la petite histoire raconte que certains services de sécurité américains ont recours à son expertise pour assurer la sécurité de personnalités, ou pour comprendre des comportements dangereux, prévenir le risque terroriste). Un don de la nature incroyable mais qui peut comporter un revers : contrairement à cet ami doué d'une oreille absolue, et à qui il est parfois difficile, voire douloureux, d'assister à un concert, j'espère que Paul EKMAN arrive, lui, à mettre son habileté naturelle de côté lorsqu'il est en galante compagnie...   

Paul EKMAN a travaillé avec ses équipes à répertorier les expressions humaines et les états émotionnels associés, dans une sorte de combinatoire entre physique et psychique. A la manière d'un algorithme qui sait extraire les vecteurs propres d'une matrice, il a ainsi extrait les états propres de la psyché humaine trouvant les traits communs au genre humain (le haussement des sourcils comme signe universel de reconnaissance, par exemple) ou expliquant aussi certaines différences culturelles dans l'expression des émotions.     

http://www.rcinet.ca

En 2014, une équipe de chercheurs finlandais ont détaillé l'effet des émotions sur le corps au moyen de leur signature corporelle ; la publication qu'ils ont proposée suggère notamment que les principales émotions humaines que sont la peur, la tristesse ou la joie seraient ressenties physiquement de la même façon pour tous, quelle que soit la culture d'origine de l'individu.

http://www.lefigaro.fr

Imaginons ainsi une IA capable de digérer ce type de données, dont la fiabilité doit à l'expertise de ceux qui les ont constituées à la manière de celle qui, à partir des tableaux de Rembrandt acquiert la capacité d'en produire un nouveau. Logiciel de reconnaissance d'images pour intégrer les expressions du visage ou caméra infra-rouge pour mesurer l'état thermique du corps : les briques technologiques existent ! Aurions-nous alors une IA capable de détecter un état émotionnel ; et qui serait ainsi en mesure de se comporter comme si elle les comprenait : empathie artificielle ? Fiction sans science... pour l'instant ?

http://www.fix-dessinateur.com

Avec l'IA faible, l'algorithme reste ce qu'il est : neutre en particulier sur le plan éthique : comme les mathématiques qui semblent énoncer des vérités valables dans un espace clos et qui ont les caractéristiques de l'objectivité absolue, dans toute leur froideur (ce qui ne signifie pas que le monde mathématique soit exempt de beauté ou d'émotion pour autant : je me souviens des mots de François LE LIONNAIS sur les émotions ressenties en mathématiques !). L'algorithme est aussi le reflet des choix initiaux de ses concepteurs ET des données dont il apprend ; apprenez à l'IA un langage raciste, elle le deviendra ! L'homme peut inclure des critères de pondération sur des choix possibles, déclinant ceux qui seraient inacceptables vers une éthique de l'IA ? Et si l'algorithme possède une capacité à apprendre et trouver des solutions hors du champs des données apprises, que valent ces critères vers un libre arbitre de l'IA ?

Le développement de modèles de personnalités, fondées sur des théories psychologiques étayées par études statistiques, semblent offrir pour certains un horizon de prédiction des choix humains. Ainsi la société Cambridge Analytica se présente-t-elle comme capable de prévoir et d'influencer les comportements de consommateurs et d'électeurs ; en utilisant le modèle dit Big Five (un modèle empirique qui postule que les différences de personnalité entre individus correspondraient à diverses combinaisons des cinq dimensions fondamentales : l'Ouverture, la Conscience, l'Extraversion, l'Agréabilité et le Névrosisme, formant l'océan de la psyché humaine) et les données recueillies sur le réseau social facebook, cette société aurait contribué à cibler des électeurs et leurs attentes ; certains analystes y voit une des raisons du succès de Donald TRUMP dans l'élection de novembre 2016 (les Spin-Doctors de Bill CLINTON étaient aussi réputés pour faire basculer l'opinion américaine, avec d'autres moyens : les intentions restent, la technologie évolue). Ce rôle est peut-être sur-évalué, mais illustre les potentialités de l'analyse de données massives ; dans son ouvrage Le Pouvoir des habitudes : changer un rien peut tout changer, le journaliste Charles DUHIGG raconte comment les données de consommation des ménages permettent à certaines chaînes de supermarchés de connaître avec une bonne fiabilité les changements majeurs qui arrivent dans un foyer. Le caractère prédictif des modèles reste à pondérer : selon B. qui travaille depuis plus de vingt-cinq ans en mathématiques appliquées à l'aide de prise de décision, celle-ci échappe à une modélisation fiable ; et c'est tant mieux comme cela...

Certains experts de l'IA anticipent les attributs d'une IA forte, c'est-à-dire consciente d'elle-même. Pour l'homme, cette conscience s'accompagne la certitude de sa propre finitude ; de questions existentielles — et l'angoisse de la fin : l'impossibilité de se représenter le néant. HAL, l'ordinateur de 2001, l'Odyssée de l'espace semblait en être doté : il en devient même paranoïaque, au point de prendre le contrôle du navire spatial en mission vers Jupiter ; et de vouloir se débarrasser des hommes avec qui il avait pourtant appris à vivre en bonne... intelligence !

Le risque que ferait courir l'IA aux hommes est pointé par certains grands intellectuels ; selon Stephen HAWKING, par exemple, "l'intelligence artificielle et l'automatisation croissante vont décimer les emplois de la classe moyenne, aggravant les inégalités et risquant d'importants bouleversement politiques". Le pire n'est jamais certains, et sur ce sujet, comme beaucoup d'autres, je crois que les prises de positions d'intellectuels sont à la fois le résultat de leur expertise sur un sujet... et l'expression de leur personnalité, c'est-à-dire de leur rapport au monde.

Nous pouvons espérer qu'une prise de conscience politique réelle, qu'elle soit l'oeuvre des gouvernants ou des gouvernés les plus éclairés possibles, oriente nos décisions vers un meilleur apprentissage de ces technologies, de leurs limites et de leurs opportunités... pour l'homme !

www.pierrematter.com


"Blade Runner", un film de  Ridley Scott avec Harrison Ford et Rutger Hauer, 1982
"Metropolis", un film de Fritz Lang avec Brigitte Helm et Alfred Abel, 1927

"Minority Report", un film de Steven Spielberg, avec Tom Cruise et Kathryn Morris, 2002
"2001 : l'Odyssée de l'espace", un film de Stanley Kubrick avec Keir Dullea et Gary Lockwood, 1968
Jacques ROQUES "EMDR" (Que sais-je ?, 2016)
Cédric VILLANI "Théorème vivant" (Livre de poche, 2013)
François LELIONNAIS, Michel GEORGE — "Dictionnaire des Mathématiques" (Presses Universitaires de France, 1979)