samedi 5 août 2017

Homo lupus homini

(c) Christian HOUGE, 2014
http://blog.grainedephotographe.com/


Promenons-nous dans les bois... au plutôt du côté du potager de la Gloriette à Tours, où trois associations de jeux tourangelles proposent une partie des Loups-Garous de Thiercelieu, le jeu qu'on ne présente plus.

Pendant que le loup n'y est pas ? Il est minuit, ou presque : les flammes de quatre bougies dansent encore timidement dans leur boule de verre. Pauline, Mathieu, Medhi et Vincent débattent... Les autres, dont je suis, ont déjà quitté la partie ! Il reste parmi eux un loup-garou, dont j'ai été démasqué deux tours auparavant par la perspicacité des autres ; malgré une défense que je croyais acharnée : convaincre un auditoire n'est pas à ma portée, on dirait.

Les villageois se sont défendus, ils ont eu raison ! Au moment de lâcher mon dernier souffle, j'emporte avec moi Elsa. Cupidon nous a désignés en début de partie... et sans le savoir, il a scellé notre destin  : elle villageoise, moi loup-garou autant dire un amour impossible.... A côté, Montaigu ou Capulet, c'est un faux dilemme ! La belle mourra de chagrin en découvrant les restes de mon corps lapidé par les habitants du village.

Je dois avouer que je mérite mon sort... Avec Catherine, Mathieu et Célia, nous avons chaque nuit fait des ravages dans la population et ce n'est pas Quentin le sorcier qui aura pu faire quoi que ce soit pour nous en empêcher. Son pouvoir était grand, certes, mais la chance (et la lune, presque pleine sur la plaine...) était résolument de notre côté : nous l'avons désigné par hasard comme notre première victime.

Semer la terreur et la mort parmi les villageois ? Benoît, le simplet, notre première victime. Le lendemain, les villageois ont jeté de l'eau propre (mais pas bénite !) sur Lucille, lui offrant un bouquet de misère avant de la lapider, la croyant une des nôtres !  

Quand à Marie, l'enchanteresse, et Thomas, le voyant, ils ont été les victimes collatérales de la peur. Marie immolée par le vote diurne, mais si peu éclairé, des siens. Elle n'aura pas eu le temps de charmer tous les villageois... et remporter la partie. Thomas occis par une balle perdue : celle de Killian, le chasseur également pris pour cible par des villageois aveuglés !

Le danger pour moi a pris corps en Louise : elle a tout de suite senti que son voisin n'était pas comme elle. Mais je ne me suis pas laissé intimider par son jeune âge : pas de quartier, pas de morale. Notre nature est plus forte : je l'ai désignée comme notre seconde victime, les autres m'ont suivi, craignant aussi son espionnage et sa candeur !

La série aurait pu continuer ainsi... et nous aurions été les maîtres du village ! Les nuits sans lune, j'aurais alors pu retrouver Elsa et vivre heureux avec elle, qui me comprenait, malgré le côté parfois sombre de ma personnalité. C'était oublier Thomas, qui avait semé le doute avant de rejoindre le Créateur... Les villageois ont suivi sa conviction et son injonction. Pauvre de moi, pauvre Elsa !

Il reste encore Mathieu ; qui défendra peut-être notre race. Mais Pauline a un doute intuition féminine ? Mathieu est pourtant le plus discret d'entre nous : des gestes posés, un simple regard et il désigne sa victime, sans broncher, sans éveiller de soupçons. Pauline se méfie tout de même. Medhi et Vincent sont perplexes : ils pensent que Pauline joue double jeu... d'autant qu'elle s'est arrangée pour devenir Capitaine de la garde ; son vote peut faire changer la donne.

Palabres dans la nuit. Hésitations. Pauline vote contre Mathieu ; Vincent contre Pauline. Le choix repose sur Medhi. A côté, un autre village est en proie au doute... puis des exclamations fusent : un loup-garou a été abattu ! D'une communauté voisine, la colère gronde ; l'actuel maire a été destitué : incapable d'assurer la sécurité de ses administrés... Sans se laisser distraire, Medhi lève la tête vers le ciel, regarde Pauline et se rallie à son vote. Mathieu s'effondre. Les villageois exultent : ils sont sauvés !

Aucune compassion pour nous autres : les hommes ont oublié leur nature animale, celle que nous avons essayé de leur rappeler. Un nuage passe devant la lune, un léger frisson dans mon dos. Il est temps de quitter la partie, de saluer mes compagnons de jeu et remercier notre conteur, tour à tour hilarant et effrayant, avant d'aller me coucher en espérant me réveiller demain dans mon appartement provisoire ; et retrouver mon vrai village... pardon, mon vrai visage !

  
Fred VARGAS  — "L'homme à l'envers" (J'ai lu, 2002)

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